Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.

C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes «dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle il est à genoux.

Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,—mais peint célestement du brillant coloris des anges,—clair comme le ciel, sans défaut, ni tache,—avec un parfait mélange de toutes les belles couleurs;—Et dans ses joues se montrait une rougeur vermeille,—comme des roses répandues sur un parterre de lis,—exhalant des parfums d'ambroisie,—et nourrissant les sens d'un double plaisir,—capables de guérir les malades et de ranimer les morts.

Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,—allumées là-haut à la lumière de leur céleste créateur.—Ils dardaient des rayons de feu—si merveilleusement perçants et lumineux,—qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.—Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y allumer—ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;—car, avec une majesté imposante et une colère redoutée,—elle brisait ses dards libertins, et éteignait les vils désirs.

Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,—à l'ombre de ses sourcils égaux,—pour la pourvoir de doux regards et de beaux sourires,—et chacune d'elles la douait d'une grâce,—et chacune d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.—Un si glorieux miroir de grâce céleste,—souverain monument où s'adressent tous les vœux mortels,—comment une plume fragile décrira-t-elle son divin visage,—avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa beauté?

Aussi belle, et mille et mille fois plus belle—elle parut quand elle se montra aux regards.—Elle était vêtue, à cause de la chaleur de l'air brûlant,—toute d'une tunique de soie, blanche comme un lis,—couturée de maintes broderies tressées,—parsemée sur le haut, tout entière,—d'aiguillettes d'or splendide qui étincelaient—comme des étoiles scintillantes; et la bordure—était toute lisérée de franges d'or.

Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,—et ses jambes droites étaient magnifiquement serrées—en des brodequins dorés de cuir précieux,—tout bardés de lames d'or, où étaient gravées—des figures bizarres et splendidement émaillées.—Par-devant, ils étaient attachés sous son genou—avec un riche joyau où s'entrelaçaient—les bouts de tous les nœuds, de sorte que nul ne pouvait voir—comment dans leurs replis serrés ils se confondaient.

Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre—qui supportent un temple des dieux,—que tout le peuple orne de guirlandes vertes—et honore dans ses assemblées de fête.—Avec une grâce imposante et un port de princesse,—elle ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.—Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,—ou qu'elle chassait le léopard fuyant,—elle les mouvait agilement, et volait dans les campagnes.

Et dans sa main elle avait un épieu acéré,—et sur son dos un arc et un carquois brillant,—rempli de flèches aux têtes d'acier, dont elle abattait—les bêtes sauvages dans ses jeux victorieux,—attaché par un baudrier d'or, qui sur le devant—traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins délicats; comme les jeunes fruits en mai,—ils commençaient à se gonfler un peu, et nouveaux encore,—à travers son vêtement léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.

Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,—tombaient sur ses épaules, négligemment répandues,—et, quand le vent soufflait au milieu d'elles,—flottaient comme un étendard largement déployé,—et bien bas derrière elles descendaient en désordre.—Et que ce fût art, ou hasard aveugle,—à mesure qu'à travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,—dans ses cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,—et les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y entrelaçaient.