Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,—fille de son matin, dont la fleur—ornait la couronne de sa renommée.—Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du midi,—ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son calice.—Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin pudique,—quand le ciel inclément commençait à menacer.—Mais sitôt que se calmait l'air de cristal,—elle s'épanouissait et laissait fleurir toute sa beauté[331].

Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle, jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332]

D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières, promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse, qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir, deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.

XV

Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].—Rien de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti[337].—Ne voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.—À chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.

XVI

Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot infernal.

La forme du donjon au dedans était grossière et rude,—comme une caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.—De la voûte raboteuse descendaient des arceaux déchirés—bosselés d'or massif et de glorieux ornements,—et chaque poutre était chargée de riche métal,—tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une ruine pesante;—et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,—enveloppés de fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.

Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,—mais couverts de poussière et de rouille antique,—et cachés dans l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir—la couleur; car la lumière joyeuse du jour—ne se déployait jamais dans cette demeure,—mais seulement une douteuse apparence de clarté pâle,—comme est une lampe dont la vie s'évanouit,—ou comme la lune enveloppée dans la nuit nuageuse—se montre au voyageur qui marche plein de crainte et de morne effroi.

Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,—sinon de grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,—toutes serrées de doubles nœuds, tellement que personne—ne pouvait espérer les forcer par violence et par vol.—De chaque côté ils étaient placés tout du long.—Mais tout le sol était jonché de crânes—et d'ossements d'hommes morts épars tout à l'entour,—dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là répandues,—et dont les vils squelettes étaient restés sans sépulture.