.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt—à une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,—s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;—là avaient été placées cent cheminées—et cent fournaises toutes brillantes et brûlantes;—près de chaque fournaise se tenaient maints démons,—créatures déformées, hideuses à regarder,—et chaque démon appliquait sa peine industrieuse—à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.

L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,—puis, avec le vent comprimé, enflammait la braise;—l'autre ramassait les brandons mourants—avec des pinces de fer, et les arrosait souvent—de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux Vulcain,—qui, les maîtrisant, reprenait sa première ardeur.—Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du métal,—d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;—et chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.

Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,—jusqu'à une large porte toute bâtie d'or battu;—la porte était ouverte; mais là attendait—un puissant géant aux enjambées roides et hardies,—comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.—Dans sa main droite il tenait une massue de fer;—mais il était lui-même tout entier en or,—ayant pourtant le sentiment et la vie, et il savait bien manier—son arme maudite quand il abattait ses ennemis acharnés.

.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,—comme quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple solennel.—Maints grands piliers d'or supportaient—le toit massif et soutenaient de prodigieuses richesses,—et chaque pilier était richement décoré—de couronnes, de diadèmes et de vains titres,—que portaient les princes mortels pendant qu'ils régnaient sur la terre.

Une multitude d'hommes étaient assemblés là,—de toutes les races et de toutes les nations sous le ciel,—qui avec un grand tumulte se pressaient pour approcher—de la partie supérieure, où se dressait bien haut—un trône pompeux de majesté souveraine.—Et dessus était assise une femme magnifiquement parée—et opulemment vêtue des robes de la royauté,—tellement que jamais prince terrestre, d'un semblable appareil—ne releva sa gloire et ne déploya un orgueil si fastueux.—Elle, assise dans sa pompe resplendissante,—tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien unis,—dont un bout était attaché au plus haut du ciel,—et dont l'autre atteignait au plus bas enfer[338].

Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:

Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées—était embrassé par une vigne courbée en arches,—dont les grappes pendantes semblaient inviter—tous les passants à goûter leur vin délicieux.—Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les mains,—comme si elles s'offraient pour être cueillies:—quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à l'hyacinthe;—d'autres comme des rubis, riantes et doucement vermeilles;—d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.

Au milieu du jardin était une fontaine—de la plus riche substance qu'il puisse y avoir sur la terre,—si pure et si transparente, que l'on eût pu voir—le flot d'argent courant dans chacun de ses canaux.—Très-splendidement elle était décorée—de curieux dessins et de figures d'enfants nus,—dont les uns semblaient, avec une gaieté rieuse,—voler çà et là et s'ébattre en jeux folâtres,—pendant que les autres se baignaient dans l'eau délicieuse.

Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus pur—s'étendait avec sa teinte naturelle.—Car le riche métal était coloré de telle sorte—que l'homme qui l'eût vu sans être bien averti—l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.—Bien bas jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,—qui, se baignant dans la rosée d'argent,—trempaient craintivement dans l'eau leurs fleurs laineuses;—et leurs gouttes de cristal semblaient des pleurs d'amour.

Un nombre infini de courants incessamment sortaient—de cette fontaine, doux et beaux à voir.—Ils tombaient dans un ample bassin—et arrivaient promptement en si grande abondance—qu'on eût cru voir un petit lac.—Sa profondeur n'excédait pas trois coudées,—si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le fond,—tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,—et la fontaine voguait droit dans cette mer.