II
Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la vérité. La théorie enfermée dans les œuvres d'imagination s'en dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent Harvey.
Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth, non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene. Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe, au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être, tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue. S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale, sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel, rigide examinateur des moindres mouvements du cœur. Il apparaît au sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison étroite où le cant officiel et les croyances bienséantes enfermeront plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif, réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains, Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.
Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney, Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des moralistes, des peintres de mœurs, Thomas More, Joseph Hall, John Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton, jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor, Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion, dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs mœurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer, ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate. Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants, encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et par la barbarie de leurs mœurs. Mais ils pensent sérieusement et par eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent; mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres; bref, ils voient non l'idée, mais l'individu. Figurez-vous le remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine, combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels, d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science, et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces œuvres pour voir la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.
III
Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs, doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais qui, retirant l'homme en lui-même, développe en lui tantôt l'imagination, tantôt le scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances, un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie dans la tête, et maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un in-folio de papier blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un traité sur l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule que, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé dans son cerveau en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de phrases grecques, latines, allemandes, françaises, italiennes, philosophiques, géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, musicales, pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle énorme, prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées heurtées, avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, dit-il, de nouvelles nouvelles tous les jours,—et les rumeurs ordinaires de guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres, météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cités assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne, etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et autres choses semblables qu'amène notre temps orageux, batailles livrées, tant d'hommes tués, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer, paix, ligues, stratagèmes et nouvelles alarmes,—une vaste confusion de vœux, désirs, actions, édits, pétitions, procès, défenses, proclamations, plaintes, griefs,—sont chaque jour apportés à nos oreilles.—De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles, histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en philosophie, en religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades, fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, triomphes, galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a créé de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands déposés, puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est mis en liberté, l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut payer; celui-ci fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, là la cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit, pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et privées[349].»—«Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacité du lecteur? En arithmétique, géométrie, perspective, optique, astronomie, architecture, sculptura, pictura, sciences sur lesquelles on a dernièrement écrit tant de traités si élaborés; dans la mécanique et ses mystères, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'équitation, de l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de grands volumes sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'élever des faucons, de chasser, de pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En musique, métaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie, politique, chronologie, dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y a de grands volumes ou ces traités des anciens, etc. Et quid subtilius arithmeticis inventionibus? Quid jucundius musicis rationibus? Quid divinius astronomicis? Quid rectius geometricis demonstrationibus? Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de Christophe Colomb, Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus, Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des Hollandais, de Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit, les décades de Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les Hodœporicons de Jodocus à Meggen, de Brocarde le Moine, de Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres endroits reculés du monde? ces agréables itinéraires de Paulus Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de l'Amérique, curieusement dessinées et gravées par les frères A. Bry? de voir un herbier gravé, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes, tous les végétaux représentés, avec les couleurs naturelles de la vie, comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et ce dernier herbier volumineux et énorme de Besler de Nuremberg, où presque toute plante est figurée avec sa vraie grandeur? devoir les oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, les araignées, les moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les créatures figurées par le même art et représentées exactement en vives, couleurs, avec une fidèle description de leurs natures, vertus et qualités, etc., comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]?» Il ne finit pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, demi-noyé, incapable de trouver terre au milieu de ce déluge. Burton est intarissable. Il n'est point d'idées qu'il ne répète sous cinquante formes; quand il a épuisé les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares encore, connus seulement des érudits, il prend chez tous. Sous ces profondes cavernes d'érudition et de science, il en est une plus noire et plus inconnue que toutes les autres, comblée d'auteurs ignorés, de noms rébarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde, Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antédiluviens, hérissés de terminaisons latines, il est à son aise; il se joue, il rit, il saute de l'un sur l'autre, il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée, hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait le tour de l'Océan.
Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades, chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique, il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait: médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges, avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge n'avait encore connus.
IV
Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui. Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer, s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles, imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides? Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui, délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente d'insensés[352].»
Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications, essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue à la formation de l'oiseau dans l'œuf, ou à cette coagulation du chaos qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement, la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait, du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force, certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête, finit sur un peut-être, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions, suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la vérité.