V
C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli, si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions, dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités, les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].» C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit, et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité, d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise de supérieur à sa diction.
De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de conceptions et de sentences. La matière explorée, il nous dit: «Elle est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. Cogitata et visa, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses livres. Le plus admirable de tous, le Novum Organum, est une suite d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: Idola specûs, Idola tribûs, Idola fori, Idola theatri, chacun se rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables. En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais l'intuition. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en disant: «Vérifiez et profitez.»
VI
Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai, comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire des œuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive, le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,» mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, organum, une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil. Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes, les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des mœurs la réformation des mœurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace de sa philosophie, il décrit dans sa Nouvelle Atlantide, avec une hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes, les applications modernes et l'organisation présente des sciences, académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la connaissance de la nature intime des forces primordiales et des principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est possible.» Et ce possible est l'infini.
D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni le génie n'ont manqué aux hommes; il y en a eu plus d'un qui, remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu, comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur, croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient son impuissance en pervertissant son invention ou en écrasant sa liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître alors des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent telles, et les derniers représentants de la science antique, comme les premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou enfermés, assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée soit en harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espère l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut que de toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude de son progrès. «L'enfantement viril du siècle[359],» ce titre que Bacon décerne à son œuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa doctrine scientifique et son objet final.
Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route; quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procédé. Tant qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à fournir des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation, aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées, vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la solidité et la précision? Il faut imiter les cas où la science, aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et ces cas sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer, essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des choses sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les règles générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, ne point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité, chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paraîtront non les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,» véritables lois d'où l'on pourra tirer des œuvres, et qui sont des sources de puissance au même degré que des sources de lumière[361]. Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher aujourd'hui la théorie de ce que nous tentons et de ce que nous faisons.
Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah, il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire naturelle est remplie d'explications chimériques[362]. À la façon des poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux, une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs. Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il se représente la nature comme un composé d'énergies secrètes et vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du Créateur, à la production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des âmes douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou résistent à certaines directions, à certaines mixtures et à certaines habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond tout en un monceau, propriétés végétatives et médicinales, mécaniques et curatives[363], physiques et morales, sans considérer les plus complexes comme des dépendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en soi et prise à part comme un être irréductible et indépendant. Aheurtés à cette erreur, les penseurs de ce temps piétinent en place. Ils aperçoivent bien avec Bacon le grand champ des découvertes, mais ils n'y peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, et, faute de cette idée, ils n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout à l'heure était un levier, maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle disparaisse. Car les idées, j'entends les grandes et les efficaces, ne naissent point à volonté et au hasard, par l'effort d'un individu ou par l'accident d'une rencontre. Comme les littératures et les religions, les méthodes et les philosophies sortent de l'esprit du siècle; et c'est l'esprit du siècle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a tel état de l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et il y a tel état de l'intelligence publique qui exclut telle conception scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature, qui était poétique, devient mécanique. Au lieu d'âmes, de forces vivantes, de répugnances et d'appétits, on y voit des poulies, des leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'œuvre de la Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et laissée, peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.
FIN DU PREMIER VOLUME.