LIVRE I.
LES ORIGINES.
CHAPITRE I.
Les Saxons.
- I. L'ancienne patrie.—Le sol, la mer, le ciel, le climat.—La nouvelle patrie.—Le pays humide et la terre ingrate.—Influence du climat sur le caractère.
- II. Le corps.—La nourriture.—Les mœurs.—Les instincts rudes en Germanie, en Angleterre.
- III. Les instincts nobles en Germanie.—L'individu.—La famille.—L'État.—La religion.—L'Edda.—Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme.
- IV. Les instincts nobles en Angleterre.—Le guerrier et son chef.—La femme et son mari.—Poëme de Beowulf.—La société barbare et le héros barbare.
- V. Poëmes païens.—Genre et force des sentiments.—Tour de l'esprit et du langage.—Véhémence de l'impression et aspérité de l'expression.
- VI. Poëmes chrétiens.—En quoi les Saxons sont prédisposés au christianisme.—Comment ils se convertissent au christianisme.—Comment ils entendent le christianisme.—Hymnes de Cœdmon.—Hymne des Funérailles.—Poëme de Judith.—Paraphrase de la Bible.
- VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les Saxons.—Raisons tirées de la conquête saxonne.—Bède, Alcuin, Alfred.—Traductions.—Chroniques.—Compilations.—Impuissance des latinistes.—Raisons tirées du caractère saxon.—Adhelm.—Alcuin.—Vers latins.—Dialogues poétiques.—Mauvais goût des latinistes.
- VIII. Opposition des races germaniques et des races latines.—Caractère de la race saxonne.—Elle persiste sous la conquête normande.
I
Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés, presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques, parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne.Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule, coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est brouillé par une averse. «Il y a encore des commons, comme aux temps de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir quand il contemple ses boues et son ciel terni?»
II
De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid, tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves; naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'œuvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. «Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.» «De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de cœur, les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres, ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages, besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts de jeune fille, jugez du reste[20].Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches: croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière, le vin de pigment, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres, gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième, l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries, apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle, regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte «que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent toute la journée servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire, s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et de bruit.Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts, enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons, liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée, pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique; sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé, pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté. La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie. L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à «celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons, ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait, pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»—Veut-on savoir ce qu'étaient les mœurs dans les plus hauts rangs, dans la famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin, d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il, de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée, mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la barbarie, mais ce n'était qu'un pas.
III
Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de mœurs, avec des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils sont des hommes. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du cœur[39]. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40], mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le souverain bien.Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le commencement des siècles,—quand Ymer s'établit.—Il n'y avait ni sables, ni mers, ni ondes fraîches.—On ne trouvait ni terres, ni ciel élevé.—Il y avait le gouffre béant,—mais de l'herbe nulle part.»—Il n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne d'Yggdrasil.—Il frissonne, le vieil arbre.—Le Iote Loki brise ses liens.—Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,—jusqu'à ce que le feu de Surtr—ait dévoré l'arbre.—Le nocher Hrymr s'avance de l'Orient, un bouclier le couvre.—Izrmungandr se roule—avec une rage de géant.—Le serpent soulève les flots,—l'aigle bat des ailes,—l'oiseau au bec pâle déchire les cadavres.—Le navire Naglfar est lancé.—Surtr arrive du Midi avec les épées désastreuses.—Le soleil resplendit sur les glaives des dieux héros.—Les montagnes de rochers s'ébranlent,—les géantes tremblent.—Les ombres foulent le chemin de l'enfer,—le ciel s'entr'ouvre.—Le soleil commence à noircir,—la terre s'affaisse dans la mer.—Elles disparaissent du ciel,—les étoiles brillantes.—La fumée tourbillonne—autour du feu destructeur du monde.—La flamme gigantesque joue—contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a enfoncé son épée dans le cœur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:«Jeune homme, jeune homme!—de quel jeune homme es-tu né?—de quelle race d'hommes es-tu?—Car tu as trempé et rougi dans Fafnir—ton épée, cette épée étincelante.—Ton fer s'est arrêté dans mon cœur.»«C'est mon cœur qui m'a poussé.—Ce sont mes mains qui ont accompli l'œuvre,—mes mains et mon fer aigu.—Rarement il devient brave—et aguerri aux blessures,—celui qui tremble—au moment du danger!»Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui arrache le cœur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant Sigurd, qui faisait rôtir le cœur, porte sans y penser son doigt sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin, mange le cœur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, amoureuse de lui, «demeurait assise seule,—à la chute du jour,—et ouvertement,—se dit en elle-même:—J'aurai Sigurd,—ou je mourrai,—Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,—je l'aurai dans mes bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, Brynhild,—la fille de Budli,—cette fois-là seulement,—de tout son cœur,—lorsque du lit,—on put entendre—le cri éclatant de la veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,—sœur de Gjuki:—«Je sais que sur la terre—je suis entre toutes la plus dénuée de joie.—De cinq maris—j'ai souffert la perte,—et aussi de deux filles,—de trois sœurs,—de huit frères;—pourtant me voilà, et je survis seule.»—Alors parla Herborgd,—reine de la terre des Huns:—«Moi j'ai à raconter—un deuil plus cruel.—Mes sept fils,—dans la région de l'Est,—et mon mari le huitième—sont morts dans la bataille.—Mon père et ma mère,—mes quatre frères,—le vent a joué avec eux—dans la mer.—Le flot a battu—le plancher de leur vaisseau.—Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs corps,—moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,—moi-même j'étais forcée—de faire leurs funérailles.—Tout cela, je l'ai souffert—en une année,—et pendant ce temps,—nul d'entre les hommes—ne m'a apporté de consolation.—Cependant j'étais enchaînée—et captive de guerre,—quand six mois de cette année se furent écoulés.—J'étais forcée de parer—la femme d'un chef de guerre—et de lui attacher sa chaussure—chaque matin. Elle me menaçait—par jalousie, et me frappait de rudes coups.»—Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main—le cœur de mon frère Högni,—le cœur sanglant,—arraché de la poitrine du puissant cavalier,—du fils de roi,—avec un poignard émoussé.»—Ils arrachèrent le cœur—de la poitrine de l'esclave Hjalli.—Ils le mirent sanglant sur un plat—et le portèrent à Gunnar....—Alors parla Gunnar,—le chef des hommes:—«Ici est le cœur—de Hjalli le lâche.—Il ne ressemble pas au cœur de Högni le brave.—Il tremble beaucoup—maintenant qu'il est sur le plat.—Il tremblait davantage—quand il était dans sa poitrine.»—....«Högni rit—lorsqu'on coupa jusqu'à son cœur,—jusqu'au cœur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.—Il ne pensa pas du tout à pleurer.—Ils mirent le cœur sanglant dans un plat—et le portèrent à Gunnar.—Gunnar, d'un visage serein, parla ainsi,—le vaillant Niflung!—«Voici le cœur—d'Högni le brave!—Il ne ressemble pas au cœur—de Hjalli le lâche.—Il tremble peu—maintenant qu'il est dans le plat.—Il tremblait beaucoup moins—quand il était dans sa poitrine.—Que n'es-tu,—Atli,—aussi loin de mes yeux—que tu seras toujours loin—de nos colliers, de notre trésor!—À moi seul est confié maintenant—tout le trésor caché,—toute la richesse des Niflungs.—Car Högni n'est plus parmi les vivants.—Je n'étais point rassuré—tant que nous vivions tous deux.—Mais maintenant je suis tranquille,—car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son cœur dans celui de sa sœur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs cœurs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses frères «au cœur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous les idées morales, on le verra dans les puritains.