Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme de cœur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45]. L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la grandeur du cœur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont de braves cœurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!—Il ne pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son cœur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit—qu'il le baise et l'embrasse,—et qu'il pose sur ses genoux—ses mains et sa tête,—comme jadis parfois,—dans les anciens jours,—lorsqu'il jouissait de ses dons.—Alors il se réveille,—le mortel sans amis.—Il voit devant lui—les routes désertes,—les oiseaux de la mer qui se baignent,—étendant leurs ailes,—le givre et la neige qui descendent, mêlés de grêle.—Alors sont plus pesantes—les blessures de son cœur.»—«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous deux—que rien ne nous séparerait,—sauf la mort seule.—Maintenant ceci est changé,—et notre amitié est—comme si elle n'avait jamais été.—Il faut que j'habite ici—bien loin de mon ami bien-aimé,—que j'endure des inimitiés.—On me contraint à demeurer—sous les feuillages de la forêt,—sous le chêne, dans cette caverne souterraine.—Froide est cette maison de terre.—J'en suis tout lassé.—Obscurs sont les vallons—et hautes les collines,—triste enceinte de rameaux—couverte de ronces,—séjour sans joie....—Mes amis sont dans la terre.—Ceux que j'aimais dans leur, vie,—le tombeau les garde.—Et moi ici avant l'aube,—je marche seul—sous le chêne,—parmi ces caves souterraines....—Bien souvent ici le départ de mon seigneur—m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les mœurs périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et les mœurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, c'est le cœur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la grande puissance de vouloir.C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs mœurs, leurs sentiments, comme les sentiments et les mœurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes, dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale tonnait.—La bière était répandue....—Ils étaient tous deux de furieux,—d'âpres et forts combattants.—La maison résonnait.—Alors ce fut une grande merveille—que la salle à boire—pût résister aux deux taureaux de la guerre,—et qu'il ne croulât point à terre—le beau palais. Le bruit s'éleva—encore une fois.—Pour les Danois du Nord,—ce fut une terreur affreuse—pour tous ceux qui du mur—entendirent ce hurlement,—entendirent l'ennemi de Dieu—chanter son chant lugubre,—son chant de défaite—et se lamenter de sa blessure....—L'infâme maudit—subissait la blessure mortelle.—Il y avait à son épaule—une grande plaie visible.—Les muscles avaient été arrachés,—les jointures des os avaient craqué.—La victoire dans la bataille—était pour Beowulf.—Grendel était contraint—de fuir, atteint à mort,—dans son refuge des marais,—de chercher sa lugubre demeure.—Il savait bien—que la fin de sa vie—était venue,—que le nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un homme, Œschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il vit en face «la louve de l'abîme,—la puissante femme de la mer.—Il donna l'assaut de la guerre—avec sa lame de bataille.—Il n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,—le glaive chanta bien haut—une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,—une vieille épée gigantesque,—fidèle de tranchant,—bonne et prête à servir,—ouvrage des géants.—Il la saisit par la poignée,—le guerrier des Scyldings;—violent et terrible, tournoyait le glaive.—Désespérant de sa vie,—il frappa furieusement;—il l'atteignit rudement—à l'endroit du col;—il brisa les anneaux de l'échine,—la lame pénétra à travers toute la chair maudite.—Elle s'affaissa sur le sol,—l'épée était sanglante.—L'homme se réjouit dans son œuvre.—La lumière entra.—Il y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,—luit doucement—la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.C'est là sa première œuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes—commanda qu'on lui fît—«un bouclier bigarré—tout de fer,» sachant bien qu'un bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le prince des anneaux—était trop fier—pour chercher la grande bête volante—avec une troupe,—avec beaucoup d'hommes.—Il ne craignait pas pour lui-même cette bataille.—Il ne faisait point cas—de l'inimitié du ver,—de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une caverne, «un enfoncement sous la terre—près de la vague de l'Océan,—près du clapotement de l'eau,—qui au dedans était pleine—d'ornements en relief et de bracelets.—Il s'assit sur le promontoire,—le roi rude à la guerre,—et dit adieu—aux compagnons de son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf, qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver devient furieux,—l'ignoble étranger perfide,—tout bigarré de vagues de feu....—Brûlant et féroce dans la guerre,—il accrocha tout le col du roi—avec ses griffes empoisonnées.—Il s'ensanglanta—du sang de la vie.—Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur, sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,—comment avec ses arches de pierre—l'éternelle caverne—se tenait au dedans—ferme sur des piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple—cinquante hivers. Il n'y avait pas un roi—de tous mes voisins—qui osât me rencontrer—avec des hommes de guerre,—m'attaquer avec la peur.—J'ai bien tenu ma terre.—Je n'ai point cherché des embûches de traître;—je n'ai point juré—injustement beaucoup de serments.—À cause de tout cela, je puis,—quoique malade de mortelles blessures,—avoir de la joie....—Maintenant, va tout de suite—voir le trésor—sous la pierre grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,—je l'ai acheté,—vieux que je suis, par ma mort.—Il pourra servir—dans les besoins de mon peuple....—Je me réjouis d'avoir pu,—avant de mourir, acquérir un tel trésor—pour mon peuple....—À présent, je n'ai plus besoin de demeurer ici plus longtemps.»C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros. Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il l'est simplement et par ses œuvres. Il a été fidèle à son prince, puis à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit, derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament, commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.

V

Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire voir d'avance la fleur dans le bourgeon.Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur, véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art, nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse, pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de nous par les mœurs, la langue, et dix siècles, on les entend:«L'armée sort[53].—Les oiseaux chantent.—La cigale bruit.—La poutre de la guerre[54] résonne,—la lance choque le bouclier.—Alors brille la lune—errante sous les nuages;—alors se lèvent les œuvres de vengeance,—que la colère de ce peuple—doit accomplir....—Alors on entendit dans la cour—le tumulte de la mêlée meurtrière.—Ils saisissaient de leurs mains—le bois concave du bouclier.—Ils fendirent les os du crâne.—Les toits de la citadelle retentirent,—jusqu'à ce que dans la bataille—tomba Garulf,—le premier de tous les hommes—qui habitent la terre,—Garulf, le fils de Guthlaf.—Autour de lui beaucoup de braves—gisaient mourants.—Le corbeau tournoyait—noir et sombre comme la feuille de saule.—Il y avait un flamboiement de glaives,—comme si tout Finsburg—eût été en feu.—Jamais je n'ai entendu conter—bataille dans la guerre plus belle à voir.»«Ici le roi Athelstan[55],—le seigneur des comtes,—qui donne des bracelets aux nobles,—et son frère aussi—Edmond l'Étheling,—noble d'ancienne race,—ont tué dans la bataille,—avec les tranchants des épées,—à Brunanburh.—Ils ont fendu le mur des boucliers,—ils ont haché les nobles bannières,—avec les coups de leurs marteaux,—les enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite—la nation des Scots,—et les hommes de vaisseaux,—parmi le tumulte de la mêlée,—et la sueur des combattants.—Cependant le soleil là-haut,—la grande étoile,—le brillant luminaire de Dieu,—de Dieu le seigneur éternel,—à l'heure du matin,—a passé par-dessus la terre,—tant qu'enfin la noble créature—s'est précipitée vers son coucher.—Là gisaient les soldats par multitudes,—abattus par les dards;—les hommes du Nord, frappés par-dessus leurs boucliers,—et aussi les Scots—las de la rouge bataille....—Athelstan a laissé derrière lui—les oiseaux criards de la guerre,—le corbeau qui se repaîtra des morts,—le milan funèbre,—le corbeau noir—au bec crochu,—et le crapeau rauque,—et l'aigle qui bientôt—fera festin de la chair blanche—et le faucon vorace qui aime les batailles,—et la bête grise,—le loup du bois.»Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre, d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon, et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules, tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares. L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux, il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.

VI

Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois, dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux; il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la suive.»

Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur au delà, cette grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci, tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux, épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique, qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau; ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu tout-puissant. C'est le cœur tout seul qui parle ici, un grand cœur barbare. Cœdmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons—le gardien du royaume céleste,—et les conseils de son esprit,—le père glorieux des hommes!—comment, de toute merveille,—l'éternel Seigneur!—il a établi le commencement.—Il a formé d'abord,—pour les enfants des hommes,—le ciel comme un toit,—le saint Créateur!—Puis le gardien du genre humain!—l'éternel Seigneur!—c'est la région du milieu—qu'il fit ensuite,—c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!» Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu, pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture, qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux; moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné, profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,—notre aide et notre secours—resplendissant de félicité!—Toutes choses se courbent devant toi!—devant la gloire de ton esprit.—D'une seule voix, elles appellent le Christ!—Toutes s'écrient:—«Tu es saint, saint,—le roi des anges du Ciel,—notre Seigneur,—et tes jugements sont—justes et vastes,—ils règnent éternellement partout—dans la multitude de tes ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible, et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].

«Pour toi une maison fut bâtie—avant que tu fusses né.—Pour toi un moule fut façonné—avant que tu fusses sorti de ta mère;—sa hauteur n'est point marquée,—ni sa profondeur mesurée;—il ne sera point fermé,—si long que soit le temps,—jusqu'à ce que je t'amène—là où tu resteras,—jusqu'à ce que je mesure—toi et les mottes de la terre.—Ta maison n'est pas à haute charpente.—Elle n'est pas haute, elle est basse—quand tu es dedans.—L'entrée est basse.—Les côtés ne sont pas hauts.—Le toit est bâti—tout près de ta poitrine.—Ainsi tu habiteras—dans la terre froide,—obscure et noire,—qui pourrit tout.—Sans portes est cette maison,—et il fait sombre au dedans.—Là, tu es solidement retenu,—et la mort tient la clef.—Hideuse est cette maison de terre,—et il est horrible d'habiter dedans.—Là, tu habiteras,—et les vers avec toi.—Là, tu es déposé,—et tu quittes tes amis.—Tu n'as pas d'ami—qui veuille venir avec toi.—Qui jamais s'enquerra—si cette maison t'agrée!—Qui jamais ouvrira—pour toi la porte,—et te cherchera!—Car bientôt tu deviens hideux,—et odieux à regarder.»

Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines, qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique, «mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus beau.»

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant dans les œuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers, comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre, la vengeance et le combat: