«Alors and Holopherne—fut échauffé par le vin.—Dans les salles de ses convives,—il poussa des éclats de rire et des cris,—il hurla et rugit,—de sorte que les enfants des hommes—purent entendre de loin—quelle clameur, quelle tempête de cris—poussait le chef terrible,—excité et enflammé par le vin.—Les coupes profondes—furent souvent portées—derrière les bancs.—De sorte que l'homme pervers,—le farouche distributeur de richesses,—lui et ses hommes,—pendant tout le jour—s'enivrèrent de vin,—jusqu'à ce qu'ils fussent tombés,—gisants et soûlés;—toute sa noblesse,—comme s'ils étaient morts.»
La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»
«Elle saisit le païen—fortement par la chevelure,—elle le tira par les membres—vers elle ignominieusement.—Et l'homme malfaisant,—odieux,—fut livré à sa volonté.—La femme aux cheveux tressés—frappa le détestable ennemi—avec l'épée rouge—jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.—De sorte qu'il était gisant,—évanoui et blessé à mort.—Il n'était pas encore mort, ni tout à fait sans vie.—Elle frappa alors violemment,—la femme glorieuse en force!—une seconde fois,—le chien païen,—jusqu'à ce que sa tête—eût roulé sur le sol.—L'ignoble carcasse gisait sans vie;—son âme alla tomber sous l'abîme,—et là fut plongée au fond,—attachée avec du soufre,—blessée éternellement par les vers.—Enchaîné dans les tourments,—durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.—Après sa vie,—englouti dans les ténèbres,—il ne peut plus espérer—qu'il s'échappera de cette maison des vers.—Mais il restera là,—toujours et toujours,—sans fin, dorénavant—dans cette caverne—vide des joies de l'espoir.»
Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,
«Les hommes sous leurs casques—sortent de la sainte cité—dès l'aurore.—Ils font gronder les boucliers.—Ils rugissent bruyamment.—À ce cri se réjouissent—dans les bois le loup maigre—et le corbeau décharné,—l'oiseau avide de carnage;—tous les deux accourent de l'Ouest,—parce que les fils des hommes ont—pensé à leur préparer—leur soûlée de cadavres.—Et vers eux volent dans leurs sentiers—le rapide dévorateur, l'aigle—aux plumes grises;—le milan de son bec recourbé—chante la chanson d'Hilda.—Les nobles guerriers s'avancèrent,—les hommes aux cottes de mailles, vers la bataille,—armés de boucliers,—les bannières gonflées....—Promptement ils firent voler—des pluies de flèches,—serpents d'Hilda,—de leurs arcs de corne.—Il y avait dans la plaine—une tempête de lances.—Furieusement se déchaînaient—les ravageurs de la bataille.—Ils envoyaient leurs dards—dans la foule des chefs....—Eux qui auparavant avaient enduré—les reproches des étrangers,—les insultes des païens,—leur payèrent à ce jeu des épées—tout ce qu'ils avaient souffert.»
Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom, Cœdmon, peut-être l'ancien Cœdmon, l'inventeur du premier hymne, en tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche, c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant, la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse, et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux entassés. Comme les autres, il combat de cœur avec Dieu; il triomphe, en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,—le flot terrible arriva sur eux.—Le vent frémissant—faisait un hurlement de mort...—La mer vomissait du sang—il y avait une lamentation sur les eaux...—L'obscurité de l'abîme commençait.—Les Égyptiens—s'étaient retournés.—Ils fuyaient effrayés!—Ils sentirent la crainte jusqu'au fond de leur cœur.—L'armée aurait bien voulu—rentrer dans son pays.—Leur orgueil était abattu.—Une seconde fois le terrible roulement des flots—vint les saisir.—Il n'y avait pas un d'eux qui pût revenir,—pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.—La Destinée, au milieu de leur course,—par derrière, les avait enfermés.—Là où tout à l'heure la voie était ouverte,—roulait la mer furieuse.—L'armée fut engloutie.—Les flots s'enflaient.—La tempête montait—bien haut dans le ciel.—L'armée se lamentait.—Ils criaient, ô douleur!—jusqu'à la nue ténébreuse,—d'une voix défaillante.—Avec un frémissement affreux,—la fureur de l'Océan se déchaînait,—réveillée de son sommeil.—Les terreurs se levaient,—et les cadavres roulaient.»
Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion était déjà dans leurs légendes païennes, et Cœdmon, pour raconter l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.
«Il n'y avait encore—rien qui fût,—sauf l'obscurité,—comme d'une caverne;—mais le vaste abîme—s'ouvrait profond et obscur,—étranger à son Seigneur,—sans forme encore et sans usage.—Sur lui le roi sévère—tourna les yeux,—et contempla le gouffre triste.—Il vit les noirs nuages—se presser sans repos,—noirs, sous le ciel—sombre et désert.—Il fit d'abord, l'éternel Seigneur!—le Père de toutes les créatures!—la terre et le firmament.—Il mit en haut le firmament,—et cette vaste étendue de la terre, il l'établit—par sa force redoutable,—le tout-puissant Roi!...—La terre n'était pas encore—verte de gazon;—mais l'Océan,—noir d'une obscurité éternelle,—au loin et au large—couvrait les chemins déserts[66].»
Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui de Cœdmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux ont leur modèle dans la race; et Cœdmon a trouvé ses originaux dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.
«Pourquoi implorerais-je—sa faveur—ou m'inclinerais-je devant lui—avec quelque obéissance?—Je puis être—un Dieu, comme lui.—Debout avec moi!—forts compagnons,—qui ne me tromperez pas dans cette lutte!—Guerriers au cœur hardi,—qui m'avez choisi—pour votre chef!—Illustres soldats!—Avec de tels guerriers, en vérité!—on peut choisir un parti;—avec de tels combattants,—on peut saisir un poste.—Ils sont mes amis zélés,—fidèles dans l'effusion de leur cœur.—Je puis, comme leur chef,—gouverner dans ce royaume,—je n'ai pas besoin de flatter personne,—je ne resterai plus dorénavant—son sujet!»