Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir d'un héros:

«Est-ce là le lieu étroit[67]—où mon maître m'enferme?—Bien différent, en effet, des autres—que nous connaissions—là-haut dans le royaume du ciel!—Oh! si j'avais—le libre pouvoir de mes mains,—et si je pouvais, pour un temps,—sortir!—seulement pour un hiver,—moi et mon armée!—Mais des liens de fer—m'entourent,—des nœuds de chaînes me tiennent abattu.—Je suis sans royaume!—Les entraves de l'enfer—me serrent si étroitement!—m'enlacent si durement.—Ici sont de larges flammes,—au-dessus et au-dessous;—je n'ai jamais vu—de campagne plus hideuse.—Ce feu ne languit jamais;—sa chaleur monte par-dessus l'enfer.—Les anneaux qui m'entourent,—les menottes qui mordent ma chair—m'empêchent d'avancer,—m'ont barré mon chemin;—mes pieds sont liés,—mes mains emprisonnées.—Voilà où Dieu m'a confiné.»

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.

VII

C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains, les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs mœurs, faisaient en Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin, Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs, précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre autres la Consolation de Boëce; mais cette traduction même témoigne de la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés, élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré, digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait rien[70].

«Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

«Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

«Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne s'amende.»