Saint-Sauveur. ([Page 180.])

vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment une poutre pétrifiée, débris de Babel.

Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres choses encore, en disant que le roc est schisteux.

Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une corde pour le moissonner.

II.

Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en pierre. Ces îles sont des bancs de roche bleuâtre que tachent des galets d’une blancheur crue; l’hiver, elles sont noyées; encore maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques creux ont gardé des morceaux de limon; des bouquets d’ormes en sortent comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur les cailloux arides; alentour, l’eau assoupie chauffe dans les cavernes. Cependant des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les cascades grondent comme un tonnerre; vingt ravines étagées les engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage par-dessus toute cette tempête: elle s’arrête entre les arbres et oppose sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil.

III.

J’ai souvent gravi la montagne par un temps clair, avant le lever du soleil. Pendant la nuit, la vapeur du Gave, accumulée dans les gorges, les a comblées; l’on a sous les pieds une mer de nuages, et sur la tête un dôme d’un bleu tendre rayonnant de splendeur matinale; tout le reste a disparu: on ne voit que l’azur lumineux du ciel et le satin éblouissant des nuages; la nature est dans ses vêtements de vierge. L’œil glisse avec volupté sur les molles rondeurs de la masse aérienne. Les crêtes noires s’avancent dans son sein comme des promontoires; les têtes des monts qu’elle baigne se lèvent comme un archipel d’écueils; elle s’enfonce dans les golfes dentelés, et ondule lentement autour des pics qu’elle gagne. L’âpreté des crêtes chauves ajoute encore à la grâce de sa ravissante blancheur. Mais, à mesure qu’elle monte, elle s’évapore; déjà les paysages des profondeurs apparaissent sous un crépuscule transparent; le milieu de la vallée se découvre. Il ne reste de la mer flottante qu’une ceinture blanche, qui traîne contre les versants; elle se déchire, et les lambeaux pendent un instant aux têtes des arbres; les derniers flocons s’envolent, et le Gave, frappé par le soleil, resplendit autour de la montagne comme un collier de diamants.