IV.

Paul et moi nous sommes allés à Baréges; la route est une longue montée de deux lieues.

Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit de toutes les hauteurs; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé sur les cascades; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit d’ardoise sourit pourtant et jette son éclair entre les herbes. Il n’y a rien ici que de gracieux et d’aimable; les bords du Gave gardent leur fraîcheur sous le soleil brûlant; les ruisseaux laissent à peine entre eux et lui une étroite bande verte; on est entouré d’eaux courantes; l’ombre des frênes et des aunes tremble dans l’herbe fine; les arbres s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole d’ardoise va frôlant les tiges vertes; elle court si vite qu’elle semble frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur la côte verdoyante; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le bleu pur du ciel; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. Des ronces en fleur descendent le long du rocher et vont toucher les crêtes des vagues. Plus loin, le dos de la montagne, chargé de broussailles, s’allonge dans une teinte chaude d’un bleu sombre. Les bois lointains dorment enveloppés de cette moiteur vivante, et la terre qui s’en imprègne semble respirer avec elle la force et la volupté.

V.

Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent; il n’y a plus sur le versant que de mauvaises broussailles: on aperçoit Baréges. Le paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’éboulements blanchâtres; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves; la pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas; la terre est comme éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans ses entrailles; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu; on marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés; le Gave lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid que triste; ces débris sont sales et petits; ils sont d’hier: on sent que la dévastation recommence tous les ans. Pour que des ruines soient belles, il faut qu’elles soient grandioses ou noircies par le temps; ici les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la boue; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements: on dirait une carrière abandonnée.

Le bourg de Baréges est aussi vilain que son avenue: tristes maisons, mal recrépies; de distance en distance, une longue file de baraques et de cahutes de bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la gauche dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan de rue; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol est enseveli sous quinze pieds de neige; tous les habitants émigrent: on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller aux maisons et aux meubles. Souvent ces pauvres gens ne peuvent arriver jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines.

L’établissement des bains est misérable, les compartiments sont des caves sans air ni lumière; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés. Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires; celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines, basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir.

L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, est un triste bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité militaire. Les malades enveloppés d’une capote grise trop large, montent un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres; ils se chauffent au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air résigné. Les journées d’un malade sont si longues ! Ces figures amaigries reprennent un air de gaieté quand un camarade passe; on échange une plaisanterie: même à l’hôpital, même à Baréges, un Français reste Français !

On rencontre de vieux pauvres en béquilles, malades, qui montent la rue si roide. Ces visages rougis par les intempéries de l’air, ces lamentables membres repliés ou tordus, ces chairs gonflées ou affaissées, ces yeux mornes, déjà morts, font peine à voir. A cet âge, habitués à la misère, ils doivent ne sentir que la souffrance du moment, ne point s’affliger du passé, ne plus s’inquiéter de l’avenir. On a besoin de penser que leur âme engourdie vit comme une machine. Ce sont les ruines de l’homme auprès des ruines du sol.

L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus sur la vallée comme une menace éternelle. Ces arêtes, si âpres, si multipliées, si anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en vient un vent froid, qui pousse vers Baréges de pesants nuages; les seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue et babillent bruyamment sur les cailloux bleus.