VI.
Nous avons lu ici pour nous consoler, quelques lettres charmantes; en voici une du petit duc du Maine, âgé de sept ans, que Mme de Maintenon avait amené pour le guérir. Il écrivait à sa mère, Mme de Montespan, et la lettre devait certainement passer sous les yeux du roi. Quelle école de style que cette cour !
« Je m’en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon cher petit cœur, et j’écrirai bien mieux quand je penserai que c’est pour vous, madame. Mme de Maintenon passe tous les jours à filer, et, si l’on la laissait faire, elle y passerait les nuits, ou à écrire. Elle travaille tous les jours pour mon esprit; elle espère bien d’en venir à bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu’il pourra pour en avoir, mourant d’envie de plaire au roi et à vous. J’ai lu en venant l’histoire de César, je lis à présent celle d’Alexandre et je commencerai bientôt celle de Pompée. La Couture n’aime pas à me prêter les jupes de Mme de Maintenon, quand je veux me déguiser en fille. J’ai reçu la lettre que vous écrivez au cher petit mignon; j’en ai été ravi; je ferai ce que vous me dites, quand ce ne serait que pour vous plaire; car je vous aime au superlatif. Je fus charmé, et je le suis encore, du petit signe de tête que le roi me fit quand je partis, mais fort mal content de ce que tu ne me paraissais pas affligée: tu étais belle comme un ange. »
Peut-on être plus gracieux, plus flatteur, plus insinuant, plus précoce ? Il fallait plaire en ce temps, plaire à des gens du monde, et d’esprit vif. Jamais on ne fut plus agréable: c’est que jamais on n’eut plus grand besoin d’être agréable. Celui-ci, élevé parmi les jupes des femmes, a pris dès l’abord leur vivacité, leurs coquetteries, leurs sourires. On voit qu’il monte sur les genoux, qu’il est embrassé, qu’il embrasse, qu’il amuse; il n’y a point de plus joli bijou de salon.
Mme de Maintenon, dévote, circonspecte et politique, écrit aussi, mais avec la netteté et la brièveté d’une abbesse mondaine ou d’un président en jupon. « Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux que je ne puis vous le dire; pour comble de misère, nous y gelons. La compagnie y est mauvaise; on nous respecte et on nous ennuie. Toutes nos femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes qui ont trouvé le monde bien grand dès qu’elles ont été à Étampes. »
Nous nous sommes amusés de cette moquerie sèche, dédaigneuse, bien taillée, un peu écourtée, et j’ai soutenu à Paul que Mme de Maintenon ressemble aux ifs de Versailles, éteignoirs en brosse et trop tondus. Là-dessus j’ai dit force mal des paysages au dix-septième siècle, de Le Nôtre, de Poussin et de sa nature architecturale, de Leclerc, de Perelle, et de leurs arbres abstraits, officiels, dont le feuillage, arrondi majestueusement, ne convient à aucune espèce connue. Il m’a semoncé vertement, selon sa coutume, m’appelant esprit étroit; il soutient que tout est beau, qu’il faut seulement se mettre au point de vue. Voici à peu près son raisonnement:
Il prétend que les choses nous plaisent par contraste, et que pour des âmes différentes, les choses belles sont différentes. « Un jour, dit-il, je voyageais avec des Anglais dans la Champagne, par un jour nuageux de septembre. Ils trouvaient les plaines horribles, et moi, admirables. Les guérets mornes s’étendaient comme une mer jusqu’au bord de l’horizon, sans rencontrer une colline. Les tiges du blé scié ras teignaient le sol d’un jaune blafard; la campagne semblait couverte d’un vieux manteau mouillé. Ici des lignes d’ormes bossus; çà et là un maigre carré de sapins; plus loin, une chaumière de craie avec sa mare blanche; de sillon en sillon, le soleil traînait sa lumière malade, et la terre vide de son fruit, ressemblait à une femme morte en couches de qui on a retiré l’enfant.
« Mes compagnons s’ennuyaient fort et maudissaient la France. Leur âme, tendue par les âpres passions politiques, par la morgue nationale, par la roideur de la morale biblique, avait besoin de repos. Ils souhaitaient une campagne riante et fleurie, de molles prairies silencieuses, de beaux ombrages amplement et harmonieusement groupés sur le penchant des collines. Les paysans hâlés, au visage terne, assis près d’une mare de boue, leur répugnaient. Ils pensaient pour se reposer à de jolis cottages entourés de gazons frais, bordés de chèvrefeuilles roses. Rien de plus raisonnable. Un homme obligé de se tenir droit et roide trouve que la plus belle attitude est d’être assis.
« Vous allez à Versailles, et vous vous récriez contre le goût du dix-septième siècle. Ces eaux compassées et monumentales, les sapins façonnés au tour, ces entassements d’escaliers rectangulaires, ces arbres alignés comme des grenadiers à la parade, vous rappellent la classe de géométrie et l’école de peloton. Rien de mieux. Mais cessez un instant de juger d’après vos habitudes et vos besoins d’aujourd’hui. Vous vivez seul ou en famille, dans un troisième étage à Paris, et vous allez, quatre heures par semaine, dans des salons de trente personnes. Louis XIV vivait huit heures par jour, tous les jours, toute l’année en public, et ce public comprenait tous les seigneurs de France. Il tenait salon en plein air; ce salon est le parc de Versailles. Pourquoi lui demander les agréments d’une vallée ? Il faut ces charmilles égalisées pour ne point accrocher les habits brodés. Il faut ces gazons nivelés et rasés pour ne point mouiller les souliers à talons. Les duchesses feront cercle autour de ces pièces d’eau circulaires. Rien de mieux choisi que ces escaliers immenses et uniformes pour étaler les robes lamées de trois cents dames. Ces larges allées, qui vous semblent vides, étaient majestueuses quand cinquante seigneurs en brocart et en dentelles y promenaient leurs cordons bleus et leurs beaux saluts. Nul jardin n’est mieux fait pour se montrer en grand costume et en grande compagnie, pour faire la révérence, pour causer, pour nouer des intrigues de galanterie et d’affaires. Vous voulez vous reposer, être seul, rêver; allez ailleurs; vous vous êtes trompé de porte: mais le ridicule suprême serait de blâmer un salon d’être un salon.
« Comprenez donc que notre goût moderne sera aussi passager que l’antique; ce qui veut dire qu’il est justement aussi raisonnable et aussi sot. Nous avons le droit d’admirer les sites sauvages, comme jadis on avait le droit de s’ennuyer dans les sites sauvages. Rien de plus laid qu’une vraie montagne au dix-septième siècle. Elle rappelait mille idées de malheur. Les gens qui sortaient des guerres civiles et de la demi-barbarie pensaient aux famines, aux longues traites à cheval sous la pluie et dans la neige, au mauvais pain noir mêlé de paille, aux hôtelleries boueuses, empestées de vermine. Ils étaient las de la barbarie, comme nous sommes las de la civilisation. Aujourd’hui les rues sont si propres, les gendarmes si abondants, les maisons si bien alignées, les mœurs si paisibles, les événements si petits et si bien prévus, qu’on aime la grandeur et l’imprévu. Le paysage change comme la littérature: elle fournissait alors de longs romans doucereux et des dissertations galantes; elle fournit aujourd’hui de la poésie violente et des drames physiologistes. Le paysage est une littérature non écrite; il est comme elle une sorte de flatterie adressée à nos passions, ou de nourriture offerte à nos besoins. Ces vieilles montagnes dévastées, ces pointes blessantes, hérissées par myriades, ces formidables fissures dont la paroi perpendiculaire plonge d’un élan jusqu’en des profondeurs invisibles; ce chaos de croupes monstrueuses qui s’entassent et s’écrasent comme un troupeau effaré de léviathans; cette domination universelle et implacable du roc nu, ennemi de la vie, nous délasse de nos trottoirs, de nos bureaux et de nos boutiques. Vous ne l’aimez que pour cette cause, et cette cause ôtée, vous y répugneriez autant que Mme de Maintenon.