—Quoi ! ils ont imaginé tout cela ! Les gens heureux que vos compatriotes ! quelle abondance d’émotions et de pensées ! mais quelle physionomie discrète ! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils faisaient un songe si doux.
—Le second morceau était un andante de Beethoven.
—Qu’est-ce que Beethoven ?
—Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.
—Quels rêves ?
—« L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans lequel il ne peut s’élancer. »
—Qu’est-ce que vous me récitez là ?
—Une phrase de Musset qui traduit votre andante.
—Comment ! en trois minutes ils ont passé de la première idée à celle-ci ? Quels hommes ! quelle flexibilité d’esprit ! Je n’aurais jamais cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade ? quels cœurs ! quels artistes ! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur dire un mot.
—Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative, les vagues sourires, les timidités de l’amour.