II

Quelques instants plus tard, je galopais sur la route poudreuse qui longe la base des montagnes élevées qui entourent Monterey. Mon cheval faisait merveille et j'étais enthousiasmé de la surprise que j'allais causer à mon Anita qui me croyait encore à Victoria, à guerroyer contre ce brigand de Canales.

Je répondais d'un air souriant aux Buenos Dias hypocrites des rancheros que je rencontrais sur la route. Il était notoire que ces coquins nous disaient bonjour du bout des lèvres, tandis que dans leurs coeurs, ils nous vouaient à tous les diables. Mais j'étais de bonne humeur et j'oubliais pour le moment que j'étais en pays ennemi.

Je fis ainsi, sans y penser, cinq ou six lieues. Le coeur me battait d'aise, à la pensée de l'heureuse inspiration que j'avais eue de me procurer une nouvelle monture qui me permettrait de passer sept ou huit heures auprès de l'objet de mes affections; ce qui est une dose de bonheur énorme pour un militaire en campagne, croyez m'en sur parole, heureux lecteur qui n'êtes jamais sorti de la paisible catégorie des péquins.

Je galopais donc content de moi-même et ne pensant nullement au danger, quant j'arrivai au gué d'une petite rivière qu'il me fallait traverser pour continuer ma route. Je lâchai la bride à mon cheval pour lui permettre de s''abreuver à l'eau claire qui roulait sur un lit de cailloux. Je me préparais à fumer une cigarette, quand le bruit des pas de plusieurs chevaux me fit tourner la tête. Je vis cinq ou six cavaliers qui se dirigeaient vers moi, mais qui, évidemment, jusque là, ne m'avaient pas encore aperçu.

Leur tenue demi militaire me fut un devoir de m'assurer à qui j'avais affaire, avant de les laisser s'avancer plus près, et je les interpellai de la phrase habituelle:

--Quien vive?

--Amigos! répondirent en choeur mes interlocuteurs qui s'avançaient toujours, et qui me lancèrent en passant des bonjours équivoques. Je les laissai s'avancer et traverser la rivière, mais je résolus de ne pas les perdre de vue, pour éviter toute espèce de malentendu de la part de ces messieurs que je soupçonnais fortement d'appartenir à quelque bande du voisinage. Je les suivis donc à distance, bien décidé à ne pas leur donner la chance de se cacher dans les broussailles et de me lancer une balle à la manière proverbiale des brigands à qui nous faisions la guerre.

Je crus m'apercevoir que l'un d'entre eux tournait de temps en temps la tête, comme pour s'assurer que je les suivais toujours, mais j'en arrivai bientôt à ne plus y porter attention et à croire, qu'après tout, ces pauvres diables pouvaient bien n'être pas autres que de paisibles fermiers du voisinage qui revenaient de Monterey. Je me relachai donc de ma surveillance et je retombai peu à peu, dans la série d'idées couleur de rose que m'avait inspirées l'espoir de me trouver bientôt auprès de mon Anita.