Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous les auditeurs.

C'était un de ces caractères que la vie ne dompte pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate enfant, comptait à peine seize années quand elle épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.

Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne humeur.

On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fondation, quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.

«Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»

Note 10:[ (retour) ] Ces usages sont encore populaires en Écosse.

Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans avaient leur kail.

«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la queue de mon porc.»

Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, ou grenier de réserve, avait été témoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert Luath.

Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.