—Veux-tu venir avec moi? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu auras de jolis souliers....
—Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant léz-houmes, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous!
Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil, découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.
—Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur de cette enfant, amène-la chez moi, Place Saint-Jean, tu n'auras pas fait une mauvaise journée, ni elle non plus...
Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui l'oncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.
—Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce.
Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi.
La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de la place Saint-Jean, espèce de carré long et très-étroit, planté de quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon, a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive, une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal-Benoît, de Saint-Sulpice, des couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siége et eut la tête tranchée sous Louis XIII; un Lazare de Paul Véronèse, un Mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou par Raphaël; enfin, deux Corrége et un André del Sarto. Les Descoings avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur conservation. Plusieurs avaient non-seulement des cadres magnifiques, mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la beauté des cadres et de la valeur que les vitres semblaient annoncer que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en bois de chêne sculpté, garnis tous en tapisserie due à la dévotion de quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux croisées, il existait une riche console venue d'un château, et sur le marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées de vert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, de points noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut, d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.
—Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et donnez-nous du chenu.
Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque curiosité chez elle.