Le jeune homme qui s’intitulait ami de Henri de Marsay était un étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, alors à la mode, apprenaient l’art d’écorner proprement une succession, mais il avait un dernier gâteau à manger dans sa province, un établissement certain. C’était tout simplement un héritier passé sans transition de ses maigres cent francs par mois, à toute la fortune paternelle, et qui, s’il n’avait pas assez d’esprit pour s’apercevoir que l’on se moquait de lui, savait assez de calcul pour s’arrêter aux deux tiers de son capital. Il venait découvrir à Paris, moyennant quelques billets de mille francs, la valeur exacte des harnais, l’art de ne pas trop respecter ses gants, y entendre de savantes méditations sur les gages à donner aux gens, et chercher quel forfait était le plus avantageux à conclure avec eux; il tenait beaucoup à pouvoir parler en bons termes de ses chevaux, de son chien des Pyrénées, à reconnaître d’après la mise, le marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une femme; étudier l’écarté, retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par son séjour dans le monde parisien, l’autorité nécessaire pour importer plus tard en province le goût du thé, l’argenterie à forme anglaise, et se donner le droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste de ses jours. De Marsay l’avait pris en amitié pour s’en servir dans le monde, comme un hardi spéculateur se sert d’un commis de confiance. L’amitié fausse ou vraie de de Marsay était une position sociale pour Paul de Manerville qui, de son côté, se croyait fort en exploitant à sa manière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son ami, se mettait constamment sous son parapluie, en chaussait les bottes, se dorait de ses rayons. En se posant près de Henri, ou même en marchant à ses côtés, il avait l’air de dire:—Ne nous insultez pas, nous sommes de vrais tigres. Souvent il se permettait de dire avec fatuité:—Si je demandais telle ou telle chose à Henri, il est assez mon ami pour le faire.... Mais il avait soin de ne lui jamais rien demander. Il le craignait, et sa crainte, quoique imperceptible, réagissait sur les autres, et servait de Marsay.—C’est un fier homme que de Marsay, disait Paul. Ha, ha, vous verrez, il sera ce qu’il voudra être. Je ne m’étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires étrangères. Rien ne lui résiste. Puis il faisait de de Marsay ce que le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel. Demandez à de Marsay, et vous verrez!
Ou bien:—L’autre jour, nous chassions, de Marsay et moi, il ne voulait pas me croire, j’ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval!
Ou bien:—Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole d’honneur, j’étais, etc.
Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande, l’illustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être un jour député. Pour le moment il n’était même pas un jeune homme. Son ami de Marsay le définissait ainsi:—Vous me demandez ce que c’est que Paul. Mais Paul?... c’est Paul de Manerville.
—Je m’étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez là, le dimanche.
—J’allais te faire la même question.
—Une intrigue.
—Une intrigue?
—Bah!
—Je puis bien te dire cela à toi, sans compromettre ma passion. Puis une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n’a pas de valeur, aristocratiquement parlant.