—Ha! ha!
—Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, tu vas faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, sur la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien du tout. Mais en arrivant à la grille de la rue Castiglione par laquelle je comptais m’en aller, je me trouve nez à nez avec une femme, ou plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m’a pas sauté au cou, fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que par un de ces étonnements profonds qui coupent bras et jambes, descendent le long de l’épine dorsale et s’arrêtent dans la plante des pieds pour vous attacher au sol. J’ai souvent produit des effets de ce genre, espèce de magnétisme animal qui devient très puissant lorsque les rapports sont respectivement crochus. Mais, mon cher, ce n’était ni une stupéfaction, ni une fille vulgaire. Moralement parlant, sa figure semblait dire:—Quoi, te voilà, mon idéal, l’être de mes pensées, de mes rêves du soir et du matin. Comment es-tu là? pourquoi ce matin? pourquoi pas hier? Prends-moi, je suis à toi, et cætera!—Bon, me dis-je en moi-même, encore une! Je l’examine donc. Ah! mon cher, physiquement parlant, l’inconnue est la personne la plus adorablement femme que j’aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que les Romains nommaient fulva, flava, la femme de feu. Et d’abord, ce qui m’a le plus frappé, ce dont je suis encore épris, ce sont deux yeux jaunes comme ceux des tigres; un jaune d’or qui brille, de l’or vivant, de l’or qui pense, de l’or qui aime et veut absolument venir dans votre gousset!
—Nous ne connaissons que ça, mon cher! s’écria Paul. Elle vient quelquefois ici, c’est la Fille aux yeux d’or. Nous lui avons donné ce nom-là. C’est une jeune personne d’environ vingt-deux ans, et que j’ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais avec une femme qui vaut cent mille fois mieux qu’elle.
—Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque femme que ce soit, de surpasser cette fille semblable à une chatte qui veut venir frôler vos jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en apparence, mais qui doit avoir des fils cotonneux sur la troisième phalange de ses doigts; et le long des joues un duvet blanc dont la ligne, lumineuse par un beau jour, commence aux oreilles et se perd sur le col.
—Ah! l’autre! mon cher de Marsay. Elle vous a des yeux noirs qui n’ont jamais pleuré, mais qui brûlent; des sourcils noirs qui se rejoignent et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau plissé de ses lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au soleil; mais, ma parole d’honneur, elle te ressemble...
—Tu la flattes!
—Une taille cambrée, la taille élancée d’une corvette construite pour faire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec une impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps.
—Enfin, mon cher, que me fait celle que je n’ai point vue! reprit de Marsay. Depuis que j’étudie les femmes, mon inconnue est la seule dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses m’aient réalisé la seule femme que j’aie rêvée, moi! Elle est l’original de la délirante peinture, appelée la femme caressant sa chimère, la plus chaude, la plus infernale inspiration du génie antique; une sainte poésie prostituée par ceux qui l’ont copiée pour les fresques et les mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu’une breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c’est toute la femme, un abîme de plaisirs où l’on roule sans en trouver la fin, tandis que c’est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité dans l’Espagne, dans l’Italie, presque jamais en France. Hé! bien, j’ai revu cette fille aux yeux d’or, cette femme caressant sa chimère, je l’ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à la suivre sans qu’elle me vît, à étudier cette démarche indolente de la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la volupté qui dort. Eh! bien, elle s’est retournée, elle m’a vu, m’a de nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors j’ai remarqué la véritable duègne espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour garder cette suave créature... Oh! alors, la duègne m’a rendu plus qu’amoureux, je suis devenu curieux. Samedi, personne. Me voilà, aujourd’hui, attendant cette fille dont je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que de me poser comme le monstre de la fresque.
—La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir....
L’inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Henri, elle les ferma, et passa.