—Hé! bien, oui, dit-elle avec un abandon de passion que rien ne saurait exprimer. Oui, mais pas ce soir. Ce soir, Adolphe, j’ai donné trop peu d’opium à la Concha, elle pourrait se réveiller, je serais perdue. En ce moment, toute la maison me croit endormie dans ma chambre. Dans deux jours, sois au même endroit, dis le même mot au même homme. Cet homme est mon père nourricier, Christemio m’adore et mourrait pour moi dans les tourments sans qu’on lui arrachât une parole contre moi. Adieu, dit-elle en saisissant Henri par le corps et s’entortillant autour de lui comme un serpent.
Elle le pressa de tous les côtés à la fois, lui apporta sa tête sous la sienne, lui présenta ses lèvres, et prit un baiser qui leur donna de tels vertiges à tous deux, que de Marsay crut que la terre s’ouvrait, et que Paquita cria:—«Va-t’en!» d’une voix qui annonçait assez combien elle était peu maîtresse d’elle-même. Mais elle le garda tout en lui criant toujours: «Va-t’en!» et le mena lentement jusqu’à l’escalier.
Là, le mulâtre, dont les yeux blancs s’allumèrent à la vue de Paquita, prit le flambeau des mains de son idole, et conduisit Henri jusqu’à la rue. Il laissa le flambeau sous la voûte, ouvrit la portière, remit Henri dans la voiture, et le déposa sur le boulevard des Italiens avec une rapidité merveilleuse. Les chevaux semblaient avoir l’enfer dans le corps.
Cette scène fut comme un songe pour de Marsay, mais un de ces songes qui, tout en s’évanouissant, laissent dans l’âme un sentiment de volupté surnaturelle, après laquelle un homme court pendant le reste de sa vie. Un seul baiser avait suffi. Aucun rendez-vous ne s’était passé d’une manière plus décente, ni plus chaste, ni plus froide peut-être, dans un lieu plus horrible par les détails, devant une plus hideuse divinité; car cette mère était restée dans l’imagination d’Henri comme quelque chose d’infernal, d’accroupi, de cadavéreux, de vicieux, de sauvagement féroce, que la fantaisie des peintres et des poètes n’avait pas encore deviné. En effet, jamais rendez-vous n’avait plus irrité ses sens, n’avait révélé de voluptés plus hardies, n’avait mieux fait jaillir l’amour de son centre pour se répandre comme une atmosphère autour d’un homme. Ce fut quelque chose de sombre, de mystérieux, de doux, de tendre, de contraint et d’expansif, un accouplement de l’horrible et du céleste, du paradis et de l’enfer, qui rendit de Marsay comme ivre. Il ne fut plus lui-même, et il était assez grand cependant pour pouvoir résister aux enivrements du plaisir.
Pour bien comprendre sa conduite au dénoûment de cette histoire, il est nécessaire d’expliquer comment son âme s’était élargie à l’âge où les jeunes gens se rapetissent ordinairement en se mêlant aux femmes ou en s’en occupant trop. Il avait grandi par un concours de circonstances secrètes qui l’investissaient d’un immense pouvoir inconnu. Ce jeune homme avait en main un sceptre plus puissant que ne l’est celui des rois modernes presque tous bridés par les lois dans leurs moindres volontés. De Marsay exerçait le pouvoir autocratique du despote oriental. Mais ce pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l’Asie par des hommes abrutis, était décuplé par l’intelligence européenne, par l’esprit français, le plus vif, le plus acéré de tous les instruments intelligentiels. Henri pouvait ce qu’il voulait dans l’intérêt de ses plaisirs et de ses vanités. Cette invisible action sur le monde social l’avait revêtu d’une majesté réelle, mais secrète, sans emphase et repliée sur lui-même. Il avait de lui, non pas l’opinion que Louis XIV pouvait avoir de soi, mais celle que le plus orgueilleux des Kalifes, des Pharaons, des Xerxès qui se croyaient de race divine, avaient d’eux-mêmes, quand ils imitaient Dieu en se voilant à leurs sujets, sous prétexte que leurs regards donnaient la mort. Ainsi, sans avoir aucun remords d’être à la fois juge et partie, de Marsay condamnait froidement à mort l’homme ou la femme qui l’avait offensé sérieusement. Quoique souvent prononcé presque légèrement, l’arrêt était irrévocable. Une erreur était un malheur semblable à celui que cause la foudre en tombant sur une Parisienne heureuse dans quelque fiacre, au lieu d’écraser le vieux cocher qui la conduit à un rendez-vous. Aussi la plaisanterie amère et profonde qui distinguait la conversation de ce jeune homme causait-elle assez généralement de l’effroi; personne ne se sentait l’envie de le choquer. Les femmes aiment prodigieusement ces gens qui se nomment pachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés de lions, de bourreaux, et marchent dans un appareil de terreur. Il en résulte chez ces hommes une sécurité d’action, une certitude de pouvoir, une fierté de regard, une conscience léonine qui réalise pour les femmes le type de force qu’elles rêvent toutes. Ainsi était de Marsay.
Heureux en ce moment de son avenir, il redevint jeune et flexible, et ne songeait qu’à aimer en allant se coucher. Il rêva de la Fille aux yeux d’or, comme rêvent les jeunes gens passionnés. Ce fut des images monstrueuses, des bizarreries insaisissables, pleines de lumière, et qui révèlent les mondes invisibles, mais d’une manière toujours incomplète, car un voile interposé change les conditions de l’optique. Le lendemain et le surlendemain, il disparut sans que l’on pût savoir où il était allé. Sa puissance ne lui appartenait qu’à de certaines conditions, et heureusement pour lui, pendant ces deux jours, il fut simple soldat au service du démon dont il tenait sa talismanique existence. Mais à l’heure dite, le soir, sur le boulevard, il attendit la voiture, qui ne se fit pas attendre. Le mulâtre s’approcha d’Henri pour lui dire en français une phrase qu’il paraissait avoir apprise par cœur:—Si vous voulez venir, m’a-t-elle dit, il faut consentir à vous laisser bander les yeux.
Et Christemio montra un foulard de soie blanche.
—Non! dit Henri dont la toute-puissance se révolta soudain.
Et il voulut monter. Le mulâtre fit un signe; la voiture partit.
—Oui! cria de Marsay furieux de perdre un bonheur qu’il s’était promis. D’ailleurs, il voyait l’impossibilité de capituler avec un esclave dont l’obéissance était aveugle autant que celle d’un bourreau. Puis, était-ce sur cet instrument passif que devait tomber sa colère?