—La Fille aux yeux d’or! je n’y pense plus. Ma foi! j’ai bien d’autres chats à fouetter.

—Ah! tu fais le discret.

—Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrétion est le plus habile des calculs. Écoute... Mais non, je ne te dirai pas un mot. Tu ne m’apprends jamais rien, je ne suis pas disposé à donner en pure perte les trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert à faire du commerce. Par tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, par les cigares, je ne suis pas un professeur d’économie sociale mise à la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.

—Tu comptes avec tes amis?

—Mon cher, dit Henri qui se refusait rarement une ironie, comme il pourrait t’arriver cependant tout comme à un autre d’avoir besoin de discrétion, et que je t’aime beaucoup... Oui, je t’aime! Ma parole d’honneur, s’il ne te fallait qu’un billet de mille francs pour t’empêcher de te brûler la cervelle, tu le trouverais ici, car nous n’avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si tu te battais demain, je mesurerais la distance et chargerais les pistolets, afin que tu sois tué dans les règles. Enfin, si une personne autre que moi s’avisait de dire du mal de toi en ton absence, il faudrait se mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà ce que j’appelle une amitié à toute épreuve. Hé! bien, quand tu auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu’il existe deux espèces de discrétions: discrétion active et discrétion négative. La discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la négation, l’air renfrogné, la discrétion des portes fermées, véritable impuissance! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au Cercle, je disais:—Foi d’honnête homme, la Fille aux yeux d’or ne valait pas ce qu’elle m’a coûté! tout le monde, quand je serais parti, s’écrierait:—Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous faire accroire qu’il a déjà eu la Fille aux yeux d’or? il voudrait ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n’est pas maladroit. Mais cette ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui nous échappe, il se rencontre toujours des niais qui peuvent y croire. La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous n’aimons pas, ou que nous n’avons pas, pour conserver l’honneur de celle que nous aimons assez pour la respecter. C’est ce que j’appelle la femme-écran.—Ha! voici Laurent. Que nous apportes-tu?

—Des huîtres d’Ostende, monsieur le comte...

—Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J’éprouve un immense plaisir d’échapper à la stupide juridiction de la masse qui ne sait jamais ni ce qu’elle veut ni ce qu’on lui fait vouloir, qui prend le moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudit, élève et détruit! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n’en pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir! Si l’on peut être fier de quelque chose, n’est-ce pas d’un pouvoir acquis par soi-même, dont nous sommes à la fois la cause, l’effet, le principe et le résultat? Hé! bien, aucun homme ne sait qui j’aime, ni ce que je veux. Peut-être saura-t-on qui j’ai aimé, ce que j’aurai voulu, comme on sait les drames accomplis; mais laisser voir dans mon jeu?... faiblesse, duperie. Je ne connais rien de plus méprisable que la force jouée par l’adresse. Je m’initie tout en riant au métier d’ambassadeur, si toutefois la diplomatie est aussi difficile que l’est la vie! J’en doute. As-tu de l’ambition? veux-tu devenir quelque chose?

—Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n’étais pas assez médiocre pour arriver à tout.

—Bien! Paul. Si tu continues à te moquer de toi-même, tu pourras bientôt te moquer de tout le monde.

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer ses cigares, à voir les événements de sa nuit sous un singulier jour. Comme beaucoup de grands esprits, sa perspicacité n’était pas spontanée, il n’entrait pas tout à coup au fond des choses. Comme chez toutes les natures douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent, d’en exprimer pour ainsi dire le jus et de le dévorer, sa seconde vue avait besoin d’une espèce de sommeil pour s’identifier aux causes. Le cardinal de Richelieu était ainsi, ce qui n’excluait pas en lui le don de prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se trouvait dans toutes ces conditions, mais il n’usa d’abord de ses armes qu’au profit de ses plaisirs, et ne devint l’un des hommes politiques les plus profonds du temps actuel que quand il se fut saturé des plaisirs auxquels pense tout d’abord un jeune homme lorsqu’il a de l’or et le pouvoir. L’homme se bronze ainsi: il use la femme, pour que la femme ne puisse pas l’user.