En ce moment donc, de Marsay s’aperçut qu’il avait été joué par la Fille aux yeux d’or, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs n’avaient que graduellement ruisselé pour finir par s’épancher à torrents. Il put alors lire dans cette page si brillante d’effet, en deviner le sens caché. L’innocence purement physique de Paquita, l’étonnement de sa joie, quelques mots d’abord obscurs et maintenant clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu’il avait posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu’il professait au sujet de tous les caprices une parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu’ils se pouvaient satisfaire, il ne s’effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans le vif de son être. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d’un tigre qui joignait à la force de la bête l’intelligence du démon.
—Eh! bien, qu’as-tu donc? lui dit Paul.
—Rien!
—Je ne voudrais pas, si l’on te demandait si tu as quelque chose contre moi, que tu répondisses un rien semblable, il faudrait sans doute nous battre le lendemain.
—Je ne me bats plus, dit de Marsay.
—Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?
—Tu travestis les mots. J’exécute.
—Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bien poussées au noir, ce matin.
—Que veux-tu? la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n’en sais rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause.—Ces cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami.—Sais-tu, Paul, que je mène une vie de brute? Il serait bien temps de se choisir une destinée, d’employer ses forces à quelque chose qui valût la peine de vivre. La vie est une singulière comédie. Je suis effrayé, je ris de l’inconséquence de notre ordre social. Le gouvernement fait trancher la tête à de pauvres diables qui ont tué un homme, et il patente des créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes gens par hiver. La morale est sans force contre une douzaine de vices qui détruisent la société, et que rien ne peut punir.—Encore une tasse?—Ma parole d’honneur! l’homme est un bouffon qui danse sur un précipice. On nous parle de l’immoralité des Liaisons Dangereuses, et de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre; mais il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours ouvert, qu’on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui se dit à l’oreille, entre hommes, ou sous l’éventail entre femmes, le soir, au bal.
—Henri, certes il se passe en toi quelque chose d’extraordinaire, et cela se voit malgré ta discrétion active.