—Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d’un misérable Parisien! Je brûlerais Paris. Ah! tu sais ce qu’est un amant, mais tu ne sais pas ce qu’est un père.
—Mon père, vous m’effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas en balance deux sentiments si différents. J’avais un époux avant de savoir que mon père était vivant...
—Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit Ferragus, moi, le premier, j’y ai mis des larmes.... Rassure-toi, Clémence, parle à cœur ouvert. Je t’aime assez pour être heureux de savoir que tu es heureuse, quoique ton père ne soit presque rien dans ton cœur, tandis que tu remplis le sien.
—Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien! Vous vous faites aimer davantage, et il me semble que c’est voler quelque chose à Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu’il est au désespoir. Que lui dire dans deux heures?
—Enfant, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur qui te menace? Et que deviennent ceux qui s’avisent de toucher à ton bonheur, ou de se mettre entre nous? N’as-tu donc jamais reconnu la seconde providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins de force et d’intelligence forment un cortége autour de ton amour et de ta vie, prêts à tout pour votre conservation? Est-ce un père qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant t’admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? est-ce le père auquel un souvenir de tes caresses d’enfant a seul donné la force de vivre, au moment où un homme d’honneur devait se tuer pour échapper à l’infamie? Est-ce MOI enfin, moi qui ne respire que par ta bouche, moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur, est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec l’âme d’un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la mort de cet ange qui fut ta mère, je n’ai rêvé qu’à une seule chose, au bonheur de t’avouer pour ma fille, de te serrer dans mes bras à la face du ciel et de la terre, à tuer le forçat... Il y eut là une légère pause. . . . . . A te donner un père, reprit-il, à pouvoir presser sans honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire à tout le monde en te voyant:—«Voilà mon enfant!» enfin, à être père à mon aise!
—O mon père, mon père!
—Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en continuant, mes amis m’ont trouvé une peau d’homme à endosser. Je vais être d’ici à quelques jours monsieur de Funcal, un comte portugais. Va, ma chère fille, il y a peu d’hommes qui puissent à mon âge avoir la patience d’apprendre le portugais et l’anglais, que ce diable de marin savait parfaitement.
—Mon cher père!
—Tout a été prévu, et d’ici à quelques jours Sa Majesté Jean VI, roi de Portugal, sera mon complice. Il ne te faut donc qu’un peu de patience là où ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c’était tout simple. Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant ces trois années! Venir si religieusement consoler ton vieux père, risquer ton bonheur!
—Mon père! Et Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.