—Oui, mais en état de grâce et sauvée, dit l’abbé.
La question religieuse domine en Espagne les questions politiques, civiles et vitales; le médecin ne répliqua donc rien à l’Espagnol, il se tourna vers la supérieure; mais le terrible abbé le prit alors par le bras pour l’arrêter.
—Pas un mot, monsieur! dit-il.
Le médecin, quoique religieux et monarchique, jeta sur Esther un regard plein de pitié tendre. Cette fille était belle comme un lys penché sur sa tige.
—A la grâce de Dieu, donc! s’écria-t-il en sortant.
Le jour même de cette consultation, Esther fut emmenée par son protecteur au Rocher de Cancale, car le désir de la sauver avait suggéré les plus étranges expédients à ce prêtre; il essaya de deux excès: un excellent dîner qui pouvait rappeler à la pauvre fille ses orgies, l’Opéra qui lui présentait quelques images mondaines. Il fallut son écrasante autorité pour décider la jeune sainte à de telles profanations. Herrera se déguisa si complétement en militaire qu’Esther eut peine à le reconnaître; il eut soin de faire prendre un voile à sa compagne, et la plaça dans une loge où elle pût être cachée aux regards. Ce palliatif, sans danger pour une innocence si sérieusement reconquise, fut promptement épuisé. La pensionnaire éprouva du dégoût pour les dîners de son protecteur, une répugnance religieuse pour le théâtre, et retomba dans sa mélancolie.
—Elle meurt d’amour pour Lucien, se dit Herrera qui voulut sonder la profondeur de cette âme et savoir tout ce qu’on en pouvait exiger.
Il vint donc un moment où cette pauvre fille n’était plus soutenue que par sa force morale, et où le corps allait céder. Le prêtre calcula ce moment avec l’affreuse sagacité pratique apportée autrefois par les bourreaux dans leur art de donner la question. Il trouva sa pupille au jardin, assise sur un banc, le long d’une treille que caressait le soleil d’avril; elle paraissait avoir froid et s’y réchauffer; ses camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d’herbe flétrie, ses yeux de gazelle mourante, sa pose mélancolique. Esther se leva pour aller au-devant de l’Espagnol par un mouvement qui montra combien elle avait peu de vie, et, disons-le, peu de goût pour la vie. Cette pauvre Bohémienne, cette fauve hirondelle blessée excita pour la seconde fois la pitié de Carlos Herrera. Ce sombre ministre que Dieu ne devait employer qu’à l’accomplissement de ses vengeances, accueillit la malade par un sourire qui exprimait autant d’amertume que de douceur, autant de vengeance que de charité. Instruite à la méditation, à des retours sur elle-même depuis sa vie quasi-monastique, Esther éprouva, pour la seconde fois, un sentiment de défiance à la vue de son protecteur; mais, comme à la première, elle fut aussitôt rassurée par sa parole.
—Eh! bien, ma chère enfant, disait-il, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de Lucien?
—Je vous avais promis, répondit-elle en tressaillant de la tête aux pieds par un mouvement convulsif, je vous avais juré de ne point prononcer ce nom.