—Madame Thomas ne l’a pas envoyée... Allons, baron, vite! haut la patte! commencez votre service d’homme de peine, c’est-à-dire d’homme heureux! Le bonheur est lourd!... Vous avez votre cabriolet, allez chez madame Thomas, dit Europe au baron. Vous ferez demander par votre domestique la capote de madame Van-Bogseck... Et surtout, lui dit-elle à l’oreille, rapportez-lui le plus beau bouquet qu’il y ait à Paris. Nous sommes en hiver, tâchez d’avoir des fleurs des Tropiques.
Le baron descendit et dit à ses domestiques:—Ghez montame Domas. Le domestique mena son maître chez une fameuse pâtissière.—C’edde ein margeante de motes, vichi pedâte ed non te cateaux, dit le baron qui courut au Palais-Royal chez madame Prévôt, où il fit composer un bouquet de dix louis, pendant que son domestique allait chez la fameuse marchande de modes.
En se promenant dans Paris, l’observateur superficiel se demande quels sont les fous qui viennent acheter les fleurs fabuleuses qui parent la boutique de l’illustre bouquetière et les primeurs de l’européen Chevet, le seul, avec le Rocher-de-Cancale, qui offre une véritable et délicieuse Revue des Deux-Mondes... Il s’élève tous les jours, à Paris, cent et quelques passions à la Nucingen, qui se prouvent par des raretés que les reines n’osent pas se donner, et qu’on offre, et à genoux, à des filles qui, selon le mot d’Asie, aiment à flamber. Sans ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment une fortune se fond entre les mains de ces créatures; après tout, leur fonction sociale, dans le système fouriériste, est peut-être de réparer les malheurs de l’Avarice et de la Cupidité; leurs dissipations sont peut-être au Corps Social ce qu’un coup de lancette est pour un corps pléthorique. Nucingen venait d’arroser l’Industrie de plus de deux cent mille francs.
Quand le vieil amoureux revint, la nuit tombait, le bouquet était inutile. L’heure d’aller aux Champs-Élysées, en hiver, est de deux heures à quatre. Mais la voiture servit à Esther pour se rendre de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle prit possession du bedid balai. Jamais, disons-le, Esther n’avait encore été l’objet d’un pareil culte ni de profusions pareilles; elle en fut surprise, et se garda bien, comme toutes ces royales ingrates, de montrer le moindre étonnement. Quand vous entrez dans Saint-Pierre de Rome, pour vous faire apprécier l’étendue et la hauteur de la cathédrale des cathédrales, on vous montre le petit doigt d’une statue qui a je ne sais quelle longueur, et qui vous semble un petit doigt naturel. Or, on a tant critiqué les descriptions, néanmoins si nécessaires à l’histoire de nos mœurs, qu’il faut imiter ici le cicérone romain. Donc, en entrant dans la salle à manger, le baron ne put s’empêcher de montrer à Esther l’étoffe des rideaux de croisée, drapée avec une abondance royale, doublée en moire blanche et garnie d’une passementerie digne du corsage d’une princesse portugaise. Cette étoffe était une soierie de Chine où la patience chinoise avait su peindre les oiseaux d’Asie avec une perfection dont le modèle n’existe que sur les vélins du Moyen Age, ou dans le missel de Charles-Quint, l’orgueil de la bibliothèque impériale de Vienne.
—Elle a goûdé teux mile vrans l’aune à eine milort qui l’a rabbordée tes Intes...
—Très-bien. Charmant! Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de Champagne! dit Esther. Du moins, la mousse n’y jaillira pas sur du carreau!
—Oh! madame, dit Europe, mais voyez donc le tapis?...
—Gomme on affait tessiné la dabis bir la tuc Dorlonia, mon hâmi, qui le droufe drob cher, che l’ai bris pir vus, qui êdes eine reine! dit Nucingen en montrant le tapis.
Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l’un de nos plus ingénieux dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise. Les murs avaient été peints par Diaz et représentaient de délicieuses scènes, toutes voluptueuses, qui ressortaient sur des ébènes sculptés, acquis à prix d’or chez du Sommerard, et formant des panneaux où de simples filets d’or attiraient sobrement la lumière. Maintenant vous pouvez juger du reste.
—Vous avez bien fait de m’amener ici, dit Esther, il me faudra bien huit jours pour m’habituer à ma maison, et ne pas avoir l’air d’une parvenue...