Cependant la voiture, partie de Mortagne vers une heure du matin, était conduite par le nommé Rousseau, que les événements accusent assez pour que son arrestation ait paru nécessaire. La voiture, menée lentement, devait arriver vers trois heures dans le bois du Chesnay.

Un seul gendarme escortait la voiture, on devait aller déjeuner à Donnery. Trois voyageurs faisaient par occasion route avec le gendarme.

Le voiturier, qui avait marché très lentement avec eux, arrive au pont de Chesnay, à l’entrée du bois de ce nom, pousse ses chevaux avec une vigueur et une vivacité qui fut remarquée, et il se jette dans un chemin de détour qu’on appelle le chemin de Senzey. La voiture échappe aux regards, sa direction n’est indiquée que par le bruit des grelots, le gendarme et les jeunes gens hâtent le pas pour la rejoindre. Un cri part. Ce cri, c’est: «Halte-là, coquins!» Quatre coups de fusil sont tirés.

Le gendarme n’étant pas atteint, tire son sabre et court dans la direction qu’il suppose prise par la voiture. Il est arrêté par quatre hommes armés qui font feu sur lui, son ardeur le préserve, car il s’élance pour dire à l’un des jeunes gens d’aller faire sonner le tocsin au Chesnay; mais deux brigands fondent sur lui et le couchent en joue, il est forcé de faire quelques pas en arrière, et reçoit alors dans l’aisselle gauche, au moment où il veut observer le bois, une balle qui lui a cassé le bras; il tombe et se trouve soudain hors de combat.

Les cris et la fusillade avaient retenti à Donnery. Le brigadier et un des gendarmes de cette résidence accourent; un feu de peloton les amène du côté du bois opposé à celui où se passait la scène de pillage. Le gendarme essaie de pousser des cris pour intimider les brigands, et simule par ses clameurs l’arrivée de secours fictifs. Il crie: «En avant! Par là le premier peloton! Nous les tenons! Par là le second peloton!»

Les brigands de leur côté crient: «Aux armes! Ici, camarades! des hommes au plus tôt!»

Le fracas des décharges ne permet pas au brigadier d’entendre les cris du gendarme blessé, ni d’aider à la manœuvre semblable par laquelle l’autre gendarme tenait les brigands en échec; mais il put distinguer un bruit rapproché de lui, provenant du brisement et de l’enfoncement des caisses. Il s’avance de ce côté, quatre bandits armés le tenant en arrêt, il leur crie: «Rendez-vous, scélérats!»

Ceux-ci répliquent: «N’approche pas ou tu es mort!» Le brigadier s’élance, deux coups d’arme à feu sont tirés, et il est atteint, une balle lui traverse la jambe gauche et pénètre dans les flancs de son cheval. Le brave soldat, baigné dans son sang, est forcé de quitter cette lutte inégale, et il crie, mais en vain: «A moi! les brigands sont au Quesnay!»

Les bandits, restés maîtres du terrain grâce à leur nombre, fouillent la voiture, placée à dessein dans un ravin. Ils avaient voilé, par feinte, la tête au voiturier. On défonce les caisses, les sacs d’argent jonchent le terrain. Les chevaux de la voiture sont dételés, et le numéraire est chargé sur les chevaux. On dédaigne 3,000 francs de billon, et une somme de 103,000 francs est enlevée sur quatre chevaux. On se dirige sur le hameau de Menneville, qui touche au bourg de Saint-Savin. La horde et le butin s’arrêtent à une maison isolée appartenant aux frères Chaussard, et où demeure leur oncle, le nommé Bourget, confident du projet dès l’origine. Ce vieillard, aidé par sa femme, accueille les brigands, leur recommande le silence, décharge l’argent, va leur tirer à boire. La femme était comme en sentinelle auprès du château. Le vieillard dételle les chevaux, les ramène au bois, les rend au voiturier, délivre deux des jeunes gens qu’on avait garrottés, ainsi que le complaisant voiturier. Après s’être reposés à la hâte, les bandits se remettent en route. Courceuil, Hiley, Boislaurier passent leurs complices en revue; et, après avoir délivré de faibles et modiques rétributions à chacun d’eux, la bande s’enfuit chacun de son côté.

Arrivés à un endroit nommé le Champ-Landry, ces malfaiteurs, obéissant à cette voix qui précipite tous les misérables dans les contradictions et les faux calculs du crime, jettent leurs fusils dans un champ de blé. Cette action, faite en commun, est le dernier signe de leur mutuelle intelligence. Frappés de terreur par la hardiesse de leur attentat et par le succès même, ils se dispersent.