—Je suis perdu! s’écria-t-il.
—On ne se perd pas dans la voie de l’honneur et de la vérité, dit le juge.
—Mais vous traduirez Jacques Collin en cour d’assises? demanda Lucien.
—Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.
Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poëte et l’homme d’action: l’un se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu’après; tandis que l’autre juge et sent à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond du précipice où l’avait fait rouler le juge d’instruction à la bonhomie de qui, lui poëte, il s’était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d’une pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l’homme d’esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l’indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu’il lui avait portés en se servant des fautes d’une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l’animal que le billot de l’abattoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée dans ce cabinet, en une heure, il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d’une méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin, tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance des meurtriers d’Ibicus.
L’une des gloires de Royer-Collard est d’avoir proclamé le triomphe constant des sentiments naturels sur les sentiments imposés, d’avoir soutenu la cause de l’antériorité des serments en prétendant que la loi de l’hospitalité, par exemple, devait lier au point d’annuler la vertu du serment judiciaire. Il a confessé cette théorie à la face du monde, à la tribune française; il a courageusement vanté les conspirateurs, il a montré qu’il était humain d’obéir à l’amitié plutôt qu’à des lois tyranniques tirées de l’arsenal social pour telle ou telle circonstance. Enfin le Droit naturel a des lois qui n’ont jamais été promulguées et qui sont plus efficaces, mieux connues que celles forgées par la Société. Lucien venait de méconnaître, et à son détriment, la loi de solidarité qui l’obligeait à se taire et à laisser Jacques Collin se défendre; bien plus, il l’avait chargé! Dans son intérêt, cet homme devait être pour lui et toujours, Carlos Herrera.
Monsieur Camusot jouissait de son triomphe, il tenait deux coupables, il avait abattu sous la main de la justice l’un des favoris de la mode, et trouvé l’introuvable Jacques Collin. Il allait être proclamé l’un des plus habiles juges d’instruction. Aussi laissait-il son prévenu tranquille; mais il étudiait ce silence de consternation, il voyait les gouttes de sueur s’accroître sur ce visage décomposé, grossir et tomber enfin mêlées à deux ruisseaux de larmes.
—Pourquoi pleurer, monsieur de Rubempré? vous êtes, comme je vous l’ai dit, l’héritier de mademoiselle Esther, qui n’avait pas d’héritiers ni collatéraux ni directs, et sa succession monte à près de huit millions, si l’on retrouve les sept cent cinquante mille francs égarés.
Ce fut le dernier coup pour le coupable. De la tenue pendant dix minutes, comme le disait Jacques Collin dans son billet, et Lucien atteignait au but de tous ses désirs! il s’acquittait avec Jacques Collin, il s’en séparait, il devenait riche, il épousait mademoiselle de Grandlieu. Rien ne démontre plus éloquemment que cette scène la puissance dont sont armés les juges d’instruction par l’isolement ou par la séparation des prévenus, et le prix d’une communication comme celle qu’Asie avait faite à Jacques Collin.
—Ah! monsieur, répondit Lucien avec l’amertume et l’ironie de l’homme qui se fait un piédestal de son malheur accompli, comme on a raison de dire dans votre langage: subir un interrogatoire!... Entre la torture physique d’autrefois et la torture morale d’aujourd’hui, je n’hésiterais pas pour mon compte, je préférerais les souffrances qu’infligeait jadis le bourreau. Que voulez-vous encore de moi? reprit-il avec fierté.