—Ce thé doit vous faire bien du mal, dit Genestas.
—Il me cause d’horribles accès de goutte, mais je ne saurais me défaire de cette habitude, elle est trop douce, elle me donne tous les soirs un moment pendant lequel la vie n’est plus pesante. Allons, je vous écoute, votre récit effacera peut-être l’impression trop vive des souvenirs que je viens d’évoquer.
—Mon cher monsieur, dit Genestas en plaçant sur la cheminée son verre vide, après la retraite de Moscou, mon régiment se refit dans une petite ville de Pologne. Nous y rachetâmes des chevaux à prix d’or, et nous y restâmes en garnison jusqu’au retour de l’empereur. Voilà qui va bien. Il faut vous dire que j’avais alors un ami. Pendant la retraite je fus plus d’une fois sauvé par les soins d’un maréchal-des-logis nommé Renard, qui fit pour moi de ces choses après lesquelles deux hommes doivent être frères, sauf les exigences de la discipline. Nous étions logés dans la même maison, un de ces nids à rats construits en bois où demeurait tout une famille, et où vous n’auriez pas cru pouvoir mettre un cheval. Cette bicoque appartenait à des Juifs qui y pratiquaient leurs trente-six commerces, et le vieux père juif, de qui les doigts ne se trouvèrent pas gelés pour manier de l’or, avait très-bien fait ses affaires pendant notre déroute. Ces gens-là, ça vit dans l’ordure et ça meurt dans l’or. Leur maison était élevée sur des caves, en bois bien entendu, sous lesquelles ils avaient fourré leurs enfants, et notamment une fille belle comme une Juive quand elle se tient propre et qu’elle n’est pas blonde. Ça avait dix-sept ans, c’était blanc comme neige, des yeux de velours, des cils noirs comme des queues de rat, des cheveux luisants, touffus qui donnaient envie de les manier, une créature vraiment parfaite! Enfin, monsieur, j’aperçus le premier ces singulières provisions, un soir que l’on me croyait couché, et que je fumais tranquillement ma pipe en me promenant dans la rue. Ces enfants grouillaient tous, pêle-mêle comme une nichée de chiens. C’était drôle à voir. Le père et la mère soupaient avec eux. A force de regarder, je découvris dans le brouillard de fumée que faisait le père avec ses bouffées de tabac, la jeune Juive qui se trouvait là comme un napoléon tout neuf dans un tas de gros sous. Moi, mon cher Benassis, je n’ai jamais eu le temps de réfléchir à l’amour; cependant, lorsque je vis cette jeune fille, je compris que jusqu’alors je n’avais fait que céder à la nature; mais cette fois tout en était, la tête, le cœur et le reste. Je devins donc amoureux de la tête aux pieds, oh! mais rudement. Je demeurai là, fumant ma pipe, occupé à regarder la Juive, jusqu’à ce qu’elle eût soufflé sa chandelle et qu’elle se fût couchée. Impossible de fermer l’œil! je restai pendant toute la nuit, chargeant ma pipe, la fumant, me promenant dans la rue. Je n’avais jamais été comme ça. Ce fut la seule fois de ma vie que je pensai à me marier. Quand vint le jour, j’allai seller mon cheval, et je trottai pendant deux grandes heures dans la campagne pour me rafraîchir; et, sans m’en apercevoir, j’avais presque fourbu ma bête... Genestas s’arrêta, regarda son nouvel ami d’un air inquiet, et lui dit: —Excusez-moi, Benassis, je ne suis pas orateur, je parle comme ça me vient, si j’étais dans un salon, je me gênerais, mais avec vous et à la campagne...
—Continuez, dit le médecin.
—Quand je revins à ma chambre, j’y trouvai Renard tout affairé. Me croyant tué en duel, il nettoyait ses pistolets, et avait idée de chercher chicane à celui qui m’aurait mis à l’ombre... Oh! mais voilà le caractère du pèlerin. Je confiai mon amour à Renard, en lui montrant la niche aux enfants. Comme mon Renard entendait le patois de ces Chinois-là, je le priai de m’aider à faire mes propositions au père et à la mère, et de tâcher d’établir une correspondance avec Judith. Elle se nommait Judith. Enfin, monsieur, pendant quinze jours je fus le plus heureux des hommes, parce que tous les soirs le Juif et sa femme nous firent souper avec Judith. Vous connaissez ces choses-là, je ne vous en impatienterai nullement; cependant, si vous ne comprenez pas le tabac, vous ignorez le plaisir d’un honnête homme qui fume tranquillement sa pipe avec son ami Renard et le père de la fille, en voyant la princesse. C’est très-agréable. Mais je dois vous dire que Renard était un Parisien, un fils de famille. Son père, qui faisait un gros commerce d’épicerie, l’avait élevé pour être notaire, et il savait quelque chose; mais la conscription l’ayant pris, il lui fallut dire adieu à l’écritoire. Moulé d’ailleurs pour porter l’uniforme, il avait une figure de jeune fille, et connaissait l’art d’enjôler le monde parfaitement bien. C’était lui que Judith aimait, et elle se souciait de moi comme un cheval se soucie de poulets rôtis. Pendant que je m’extasiais et que je voyageais dans la lune en regardant Judith, mon Renard, qui n’avait pas volé son nom, entendez-vous! faisait son chemin sous terre; le traître s’entendait avec la fille, et si bien, qu’ils se marièrent à la mode du pays, parce que les permissions auraient été trop de temps à venir. Mais il promit d’épouser suivant la loi française, si par hasard le mariage était attaqué. Le fait est qu’en France madame Renard redevint mademoiselle Judith. Si j’avais su cela, moi, j’aurais tué Renard, et net, sans seulement lui laisser le temps de souffler; mais le père, la mère, la fille et mon maréchal-des-logis, tout cela s’entendait comme des larrons en foire. Pendant que je fumais ma pipe, que j’adorais Judith comme un saint sacrement, mon Renard convenait de ses rendez-vous, et poussait très-bien ses petites affaires. Vous êtes la seule personne à qui j’aie parlé de cette histoire, que je nomme une infamie; je me suis toujours demandé pourquoi un homme, qui mourrait de honte s’il prenait une pièce d’or, vole la femme, le bonheur, la vie de son ami sans scrupule. Enfin, mes mâtins étaient mariés et heureux, que j’étais toujours là le soir, à souper, admirant comme un imbécile Judith, et répondant comme un tenor aux mines qu’elle faisait pour me clore les yeux. Vous pensez bien qu’ils ont payé leurs tromperies singulièrement cher. Foi d’honnête homme, Dieu fait plus attention aux choses de ce monde que nous ne le croyons. Voici les Russes qui nous débordent. La campagne de 1813 commence. Nous sommes envahis. Un beau matin, l’ordre nous arrive de nous trouver sur le champ de bataille de Lutzen à une heure dite. L’empereur savait bien ce qu’il faisait en nous commandant de partir promptement. Les Russes nous avaient tournés. Notre colonel s’embarbouille à faire des adieux à une Polonaise qui demeurait à un demi-quart de lieue de la ville, et l’avant-garde des Cosaques l’empoigne juste, lui et son piquet. Nous n’avons que le temps de monter à cheval, de nous former en avant de la ville pour livrer une escarmouche de cavalerie et repousser mes Russes afin d’avoir le temps de filer pendant la nuit. Nous avons chargé durant trois heures et fait de vrais tours de force. Pendant que nous nous battions, les équipages et notre matériel prenaient les devants. Nous avions un parc d’artillerie et de grandes provisions de poudre furieusement nécessaires à l’empereur, il fallait les lui amener à tout prix. Notre défense en imposa aux Russes, qui nous crurent soutenus par un corps d’armée. Néanmoins, bientôt avertis de leur erreur par des espions, ils apprirent qu’ils n’avaient devant eux qu’un régiment de cavalerie et nos dépôts d’infanterie. Alors, monsieur, vers le soir, ils firent une attaque à tout démolir, et si chaude, que nous y sommes restés plusieurs. Nous fûmes enveloppés. J’étais avec Renard au premier rang, et je voyais mon Renard se battant et chargeant comme un démon, car il pensait à sa femme. Grâce à lui, nous pûmes regagner la ville, que nos malades avaient mise en état de défense; mais c’était à faire pitié. Nous rentrions les derniers, lui et moi, nous trouvons notre chemin barré par un gros de Cosaques, et nous piquons là-dessus. Un de ces Sauvages allait m’enfiler avec sa lance, Renard le voit, pousse son cheval entre nous deux pour détourner le coup; sa pauvre bête, un bel animal, ma foi! reçoit le fer, entraîne, en tombant par terre, Renard et le Cosaque. Je tue le Cosaque, je prends Renard par le bras et le mets devant moi sur mon cheval, en travers, comme un sac de blé. —Adieu, mon capitaine, tout est fini, me dit Renard. —Non, lui répondis-je, faut voir. J’étais alors en ville, je descends, et l’assieds au coin d’une maison, sur un peu de paille. Il avait la tête brisée, la cervelle dans ses cheveux, et il parlait. Oh! c’était un fier homme. —Nous sommes quittes, dit-il. Je vous ai donné ma vie, je vous avais pris Judith. Ayez soin d’elle et de son enfant, si elle en a un. D’ailleurs, épousez-la. Monsieur, dans le premier moment, je le laissai là comme un chien; mais quand ma rage fut passée, je revins... il était mort. Les Cosaques avaient mis le feu à la ville, je me souvins alors de Judith, j’allai donc la chercher, elle se mit en croupe, et grâce à la vitesse de mon cheval, je rejoignis le régiment, qui avait opéré sa retraite. Quant au Juif et à sa famille, plus personne! tous disparus comme des rats. Judith seule attendait Renard, je ne lui ai rien dit, vous comprenez, dans le commencement. Monsieur, il m’a fallu songer à cette femme au milieu de tous les désastres de la campagne de 1813, la loger, lui donner ses aises, enfin la soigner, et je crois qu’elle ne s’est guère aperçue de l’état où nous étions. J’avais l’attention de la tenir toujours à dix lieues de nous, en avant, vers la France; elle est accouchée d’un garçon pendant que nous nous battions à Hanau. Je fus blessé à cette affaire-là, je rejoignis Judith à Strasbourg, puis je revins sur Paris, car j’ai eu le malheur d’être au lit pendant la campagne de France. Sans ce triste hasard, je passais dans les grenadiers de la garde, l’empereur m’y avait donné de l’avancement. Enfin, monsieur, j’ai donc été obligé de soutenir une femme, un enfant qui ne m’appartenait point, et j’avais trois côtes ébréchées! Vous comprenez que ma solde, ce n’était pas la France. Le père Renard, vieux requin sans dents, ne voulut pas de sa bru; le père juif était fondu. Judith se mourait de chagrin. Un matin elle pleurait en achevant mon pansement. —Judith, lui dis-je, votre enfant est perdu. —Et moi aussi, dit-elle. —Bah! répondis-je, nous allons faire venir les papiers nécessaires, je vous épouserai et reconnaîtrai pour mien l’enfant de... Je n’ai pas pu achever. Ah! mon cher monsieur, l’on peut tout faire pour recevoir le regard de morte par lequel Judith me remercia; je vis que je l’aimais toujours, et dès ce jour-là son petit entra dans mon cœur. Pendant que les papiers, le père et la mère juifs étaient en route, la pauvre femme acheva de mourir. L’avant-veille de sa mort, elle eut la force de s’habiller, de se parer, de faire toutes les cérémonies d’usage, de signer leurs tas de papiers; puis, quand son enfant eut un nom et un père, elle revint se coucher, je lui baisai les mains et le front, puis elle mourut. Voilà mes noces. Le surlendemain, après avoir acheté les quelques pieds de terre où la pauvre fille est couchée, je me suis trouvé le père d’un orphelin que j’ai mis en nourrice pendant la campagne de 1815. Depuis ce temps-là, sans que personne sût mon histoire, qui n’était pas belle à dire, j’ai pris soin de ce petit drôle comme s’il était à moi. Son grand-père est au diable, il est ruiné, il court avec sa famille entre la Perse et la Russie. Il y a des chances pour qu’il fasse fortune, car il paraît s’entendre au commerce des pierres précieuses. J’ai mis cet enfant au collége; mais, dernièrement, je l’ai fait si bien manœuvrer dans ses mathématiques pour le colloquer à l’École Polytechnique, et l’en voir sortir avec un bon état, que le pauvre petit bonhomme est tombé malade. Il a la poitrine faible. A entendre les médecins de Paris, il y aurait encore de la ressource s’il courait dans les montagnes, s’il était soigné comme il faut, à tout moment, par un homme de bonne volonté. J’avais donc pensé à vous, et j’étais venu pour faire une reconnaissance de vos idées, de votre train de vie. D’après ce que vous m’avez dit, je ne saurais vous donner ce chagrin-là, quoique nous soyons déjà bons amis.
—Commandant, dit Benassis après un moment de silence, amenez-moi l’enfant de Judith. Dieu veut sans doute que je passe par cette dernière épreuve, et je la subirai. J’offrirai ces souffrances au Dieu dont le fils est mort sur la croix. D’ailleurs mes émotions pendant votre récit ont été douces, n’est-ce pas d’un favorable augure!
Genestas serra vivement les deux mains de Benassis dans les siennes, sans pouvoir réprimer quelques larmes qui humectèrent ses yeux et roulèrent sur ses joues tannées.
—Gardons-nous le secret de tout cela, dit-il.
—Oui, commandant. Vous n’avez pas bu?
—Je n’ai pas soif, répondit Genestas. Je suis tout bête.