Une femme légitime à laquelle son mari ne saurait échapper, qu’aucune inquiétude pécuniaire ne tourmente, et qui, pour employer le luxe d’intelligence dont elle est travaillée, contemple nuit et jour les changeants tableaux de ses journées, a bientôt découvert la faute qu’elle a commise en tombant dans une souricière ou en se laissant surprendre par une péripétie; elle essaiera donc de tourner toutes ces armes contre vous-même.
Il existe dans la société un homme dont la vue contrarie étrangement votre femme; elle ne saurait en souffrir le ton, les manières, le genre d’esprit. De lui, tout la blesse; elle en est persécutée, il lui est odieux; qu’on ne lui en parle pas. Il semble qu’elle prenne à tâche de vous contrarier; car il se trouve que c’est un homme de qui vous faites le plus grand cas; vous en aimez le caractère, parce qu’il vous flatte: aussi, votre femme prétend-elle que votre estime est un pur effet de vanité. Si vous donnez un bal, une soirée, un concert, vous avez presque toujours une discussion à son sujet, et madame vous querelle de ce que vous la forcez à voir des gens qui ne lui conviennent pas.
—Au moins, monsieur, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas vous avoir averti. Cet homme-là vous causera quelque chagrin. Fiez-vous un peu aux femmes quand il s’agit de juger un homme. Et permettez-moi de vous dire que ce baron, de qui vous vous amourachez, est un très-dangereux personnage, et que vous avez le plus grand tort de l’amener chez vous. Mais voilà comme vous êtes: vous me contraignez à voir un visage que je ne puis souffrir, et je vous demanderais d’inviter monsieur un tel, vous n’y consentiriez pas parce que vous croyez que j’ai du plaisir à me trouver avec lui! J’avoue qu’il cause bien, qu’il est complaisant, aimable; mais vous valez encore mieux que lui.
Ces rudiments informes d’une tactique féminine fortifiée par des gestes décevants, par des regards d’une incroyable finesse, par les perfides intonations de la voix, et même par les piéges d’un malicieux silence, sont en quelque sorte l’esprit de leur conduite.
Là il est peu de maris qui ne conçoivent l’idée de construire une petite souricière: ils impatronisent chez eux, et le monsieur un tel, et le fantastique baron, qui représente le personnage abhorré par leurs femmes, espérant découvrir un amant dans la personne du célibataire aimé en apparence.
Oh! j’ai souvent rencontré dans le monde des jeunes gens, véritables étourneaux en amour, qui étaient entièrement les dupes de l’amitié mensongère que leur témoignaient des femmes obligées de faire une diversion, et de poser un moxa à leurs maris, comme jadis leurs maris leur en avaient appliqué!... Ces pauvres innocents passaient leur temps à minutieusement accomplir des commissions, à aller louer des loges, à se promener à cheval en accompagnant au bois de Boulogne la calèche de leurs prétendues maîtresses; on leur donnait publiquement des femmes desquelles ils ne baisaient même pas la main, l’amour-propre les empêchait de démentir cette rumeur amicale; et, semblables à ces jeunes prêtres qui disent des messes blanches, ils jouissaient d’une passion de parade, véritables surnuméraires d’amour.
Dans ces circonstances, quelquefois un mari rentrant chez lui demande à son concierge:—Est-il venu quelqu’un?—Monsieur le baron est passé pour voir monsieur à deux heures; comme il n’a trouvé que madame, il n’est pas monté; mais monsieur un tel est chez elle. Vous arrivez, vous voyez un jeune célibataire, pimpant, parfumé, bien cravaté, dandy parfait. Il a des égards pour vous; votre femme écoute à la dérobée le bruit de ses pas, et danse toujours avec lui; si vous lui défendez de le voir, elle jette les hauts cris, et ce n’est qu’après de longues années (voir la Méditation des [Derniers Symptômes]) que vous vous apercevez de l’innocence de monsieur un tel et de la culpabilité du baron.
Nous avons observé, comme une des plus habiles manœuvres, celle d’une jeune femme entraînée par une irrésistible passion, qui avait accablé de sa haine celui qu’elle n’aimait pas, et qui prodiguait à son amant les marques imperceptibles de son amour. Au moment où son mari fut persuadé qu’elle aimait le sigisbeo et détestait le patito, elle se plaça elle-même avec le patito dans une situation dont le risque avait été calculé d’avance, et qui fit croire au mari et au célibataire exécré que son aversion et son amour étaient également feints. Quand elle eut plongé son mari dans cette incertitude, elle laissa tomber entre ses mains une lettre passionnée. Un soir, au milieu de l’admirable péripétie qu’elle avait mijotée, madame se jeta aux pieds de son époux, les arrosa de larmes, et sut accomplir le coup de théâtre à son profit.—Je vous estime et vous honore assez, s’écria-t-elle, pour n’avoir pas d’autre confident que vous-même. J’aime! est-ce un sentiment que je puisse facilement dompter? Mais ce que je puis faire, c’est de vous l’avouer; c’est de vous supplier de me protéger contre moi-même, de me sauver de moi. Soyez mon maître, et soyez-moi sévère; arrachez-moi d’ici, éloignez celui qui a causé tout le mal, consolez-moi; je l’oublierai, je le désire. Je ne veux pas vous trahir. Je vous demande humblement pardon de la perfidie que m’a suggérée l’amour. Oui, je vous avouerai que le sentiment que je feignais pour mon cousin était un piége tendu à votre perspicacité, je l’aime d’amitié, mais d’amour... Oh! pardonnez-moi!... je ne puis aimer que... (Ici force sanglots.) Oh! partons, quittons Paris. Elle pleurait; ses cheveux étaient épars, sa toilette en désordre; il était minuit, le mari pardonna. Le cousin parut désormais sans danger, et le Minotaure dévora une victime de plus.
Quels préceptes peut-on donner pour combattre de tels adversaires? toute la diplomatie du congrès de Vienne est dans leurs têtes; elles sont aussi fortes quand elles se livrent que quand elles échappent. Quel homme est assez souple pour déposer sa force et sa puissance, et pour suivre sa femme dans ce dédale?
Plaider à chaque instant le faux pour savoir le vrai, le vrai pour découvrir le faux; changer à l’improviste la batterie, et enclouer son canon au moment de faire feu; monter avec l’ennemi sur une montagne, pour redescendre cinq minutes après dans la plaine; l’accompagner dans ses détours aussi rapides, aussi embrouillés que ceux d’un vanneau dans les airs; obéir quand il le faut, et opposer à propos une résistance d’inertie; posséder l’art de parcourir, comme un jeune artiste court dans un seul trait de la dernière note de son piano à la plus haute, toute l’échelle des suppositions et deviner l’intention secrète qui meut une femme: craindre ses caresses, et y chercher plutôt des pensées que des plaisirs, tout cela est un jeu d’enfant pour un homme d’esprit et pour ces imaginations lucides et observatrices qui ont le don d’agir en pensant; mais il existe une immense quantité de maris effrayés à la seule idée de mettre en pratique ces principes à l’occasion d’une femme.