ABRAHAM, à part.[→] De quelle constance, de quelle fermeté d’esprit ne dois-je pas m’armer, quand je vois celle que j’ai nourrie dans la solitude de mon ermitage, chargée des parures d’une courtisane? Mais il n’est pas temps que mon visage révèle ce qui se passe dans mon âme. Je retiens avec un mâle courage mes larmes prêtes à s’échapper, et je couvre sous une feinte gaieté la profonde amertume de ma douleur.

L’HÔTELIER.[→] Heureuse Marie, réjouissez-vous, car, non-seulement, comme de coutume, les jeunes gens de votre âge, mais les vieillards eux-mêmes vous recherchent et accourent en foule pour vous témoigner leur amour.

MARIE.[→] Tous ceux qui m’aiment reçoivent de moi en retour un amour égal.

ABRAHAM.[→] Approchez, Marie, et donnez-moi un baiser.

MARIE.[→] Non-seulement je vous donnerai les plus doux baisers, mais je caresserai et j’entourerai de mes bras ce col que les ans ont courbé.

ABRAHAM.[→] Volontiers.

MARIE, à part.[→] Quelle est l’odeur que je sens? quel est le parfum extraordinaire que je respire? Cette saveur particulière me rappelle celle de mon ancienne abstinence.

ABRAHAM, à part.[→] C’est à présent qu’il faut feindre, à présent qu’il faut me livrer à de joyeux ébats comme un jeune étourdi, de peur que ma gravité ne me fasse reconnaître, et que la honte ne la pousse à rentrer dans sa retraite.

MARIE.[→] Hélas! malheureuse! D’où suis-je tombée? et dans quel abîme de perdition ai-je roulé?

ABRAHAM.[→] Ce lieu où se rassemble la foule des convives n’est pas fait pour entendre des plaintes.