ABRAHAM.[→] Pécher est le propre de l’humanité; ce qui est du démon, c’est de persévérer dans ses fautes. On doit blâmer non pas celui qui tombe par surprise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.
MARIE.[→] Malheureuse que je suis! (Elle se prosterne.)
ABRAHAM.[→] Pourquoi te laisses-tu abattre? pourquoi rester ainsi immobile, prosternée à terre? Relève-toi et écoute ce que je vais dire.
MARIE.[→] Je suis tombée frappée de terreur; je n’ai pu soutenir le poids de vos remontrances paternelles.
ABRAHAM.[→] Songe, ma fille, à ma tendresse pour toi, et cesse de craindre.
MARIE.[→] Je ne puis.
ABRAHAM.[→] N’est-ce pas pour toi que j’ai quitté mon désert si regrettable et renoncé à l’observance de presque toute discipline régulière? n’est-ce pas pour toi, que moi, véritable ermite, je me suis fait le compagnon de table de gens débauchés? Moi, qui depuis si longtemps m’étais voué au silence, n’ai-je pas proféré des paroles joviales pour ne pas être reconnu? Pourquoi baisser les yeux et regarder la terre? pourquoi dédaignes-tu de me répondre et d’échanger avec moi tes pensées?
MARIE.[→] La conscience de mon crime m’accable; je n’ose lever les yeux vers le ciel, ni mêler mes paroles aux vôtres.
ABRAHAM.[→] Ne te défie pas ainsi du ciel, ma fille; ne désespère pas; mais sors de cet abîme de désespoir et mets ton espérance en Dieu.
MARIE.[→] L’énormité de mes péchés m’a plongée dans le plus profond désespoir.