Éclairé par l’étude des origines de la tragédie grecque, que nous avons vue sortir demi-lyrique des hiérons de Bacchus et des processions dionysiaques[1], nous avons pensé que du VIe au XIIe siècle le drame chrétien devait se montrer dans les parvis ou sous les arceaux mêmes de nos plus anciennes cathédrales. En effet, depuis la chute du polythéisme, et surtout depuis l’établissement des conquérants barbares dans les provinces romaines, les théâtres antiques avaient cessé peu à peu de recevoir la foule déshabituée des spectacles sanglants ou obscènes qui charmaient la corruption payenne. La plupart de ces édifices avaient été successivement transformés en citadelles contre les invasions des Goths, des Francs, des Sarrasins et des Normands. Plus tard, avec les pierres tirées de leurs ruines, la société chrétienne et barbare éleva les seules constructions dont elle eût besoin, à savoir, des donjons sur la crête des collines, pour l’aristocratie militaire; dans la plaine et dans les villes, des cathédrales et des abbayes pour l’aristocratie intellectuelle et cléricale. A la place des cirques et des amphithéâtres, qui avaient autrefois réuni d’immenses populations dans une même idée comme dans une même enceinte, on vit s’élever les églises aux larges nefs, véritables lieux d’assemblée, ainsi que leur nom l’indique, qui recevaient, aux jours solennels, et réunissaient, sans les confondre, les fidèles de tous les états, les barons et les clercs, les hommes d’armes et les artisans, les manants des cités et les serfs de la glèbe, et présentaient ainsi, malgré la séparation profonde de toutes les classes, la chose dont le drame a besoin par-dessus toute autre, je veux dire, un grand auditoire prêt à s’unir dans une pensée sympathique et à palpiter sous une émotion commune.

[1] Voyez Les origines du théâtre moderne; t. Ier, Introduction.

Il en fut de même et mieux encore dans l’enceinte des monastères, ces asiles privilégiés, qui s’ouvraient pourtant à toutes les conditions, et, à de certains jours, conviaient les séculiers à leurs fêtes. A l’abri de ces sanctuaires de la science, de la piété et des beaux-arts, le drame au moyen âge put se développer plus hardi, plus poétique, plus affranchi de l’inflexibilité des rites. Que l’on compare les pièces de Hrotsvitha aux drames si sévèrement liturgiques qui, à cette époque et même un peu plus tard, étaient offerts par le clergé à la dévotion populaire; que l’on rapproche, par exemple, Gallicanus ou Callimaque, ces œuvres presque laïques et à demi mondaines, du rigide et court Mystère des Vierges sages et des Vierges folles, espèce de séquence dialoguée qu’a publiée M. Raynouard[2], et qu’on nous dise si ce dernier morceau n’a pas, dans sa concision toute hiératique, un caractère de roideur ou, si l’on veut, de gravité sacerdotale, qui le distingue, de la manière la plus tranchée, des six drames que nous publions. Dans ceux-ci, on sent, à chaque scène, un auteur non-seulement nourri de l’Écriture, des Pères et des agiographes, mais familier avec les vers de Plaute et de Térence, d’Horace et de Virgile; on sent un auteur qui écrit non pour être psalmodié du haut d’un jubé, mais pour être joué avec apparat dans la grande salle d’un noble Chapitre. En effet, nous savons, à n’en pas douter, que c’est dans une illustre abbaye saxonne que furent représentés les drames de Hrotsvitha, probablement en présence de l’évêque diocésain[3] et de son clergé, devant plusieurs nobles dames de la maison ducale de Saxe et quelques hauts dignitaires de la cour impériale, sans compter, au fond de l’auditoire, la foule émerveillée des manants du voisinage et (qui sait même?) plus loin, sur les marches du grand escalier, quelques serfs ou gens mainmortables de la riche et puissante abbaye[4].

[2] Voy. Choix de poésies des troubadours, t. II, p. 139–143.

[3] L’abbaye de Gandersheim était placée sous la juridiction de l’évêque d’Hildesheim.

[4] Pour les serfs de Gandersheim (mancipii utriusque sexus), voyez une charte de 973 donnée à cette abbaye par Othon Ier, et publiée par Leibnitz (Scriptor. rer. Brunsv., t. II, p. 375).

C’est une chose étrange à dire, et pourtant aussi vraie que singulière: l’abbaye de Gandersheim est au Xe siècle, comme la royale maison de Saint-Cyr au XVIIe, un sujet obligé d’étude pour tout historien sérieux du théâtre. Ce célèbre monastère a été pour l’Allemagne une sorte d’oasis intellectuelle, jetée au milieu des steppes de la barbarie. Là fleurirent mieux qu’en aucun autre endroit du nord de l’Europe, la piété, les arts, la civilisation et la poésie. Cette sainte demeure, recommandable à tant de titres, a un droit particulier à la vénération des amis des lettres. Je n’hésite pas, quant à moi, à la saluer, sinon comme le plus ancien, du moins comme un des plus glorieux berceaux de l’art des Lope de Vega, des Calderon et des Corneille.

II.

L’abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, de l’ordre de saint Benoît, a été fondée ou plutôt restaurée en 852[5], par un des arrière-petits-neveux de Witikind, Ludolfe, d’abord comte, puis duc de Saxe, lequel entreprit cette œuvre pieuse à la prière de sa femme Oda, princesse de race franque[6]. Le premier siége de ce monastère fut à Brunshusen, ou Brunshausen; mais, dès 856, l’emplacement ayant paru insuffisant, Ludolfe résolut de transférer cette sainte maison, à laquelle il avait confié cinq de ses filles[7], sur les bords d’une rivière voisine, nommée Ganda, au milieu de bruyères et de forêts, devenues peu à peu la ville de Gandersheim. Ludolfe, mort en 859[8], ne put achever cette entreprise, qui ne reçut son entière exécution qu’en 881, par les soins et les libéralités de sa veuve. Celle-ci, âgée alors de soixante-trois ans, se retira dans cet asile, et y vécut, après la mort de presque tous les siens, jusqu’à l’âge de cent sept ans. Ce monastère ne compte guère dans la liste de ses abbesses que des princesses du sang impérial ou ducal. Les trois premières, Hathumoda, Gerberge et Christine, étaient toutes trois filles des fondateurs, et administrèrent l’illustre abbaye du vivant et d’après les conseils de leur mère. Il y a, si je ne me trompe, un rapport frappant, et qui n’est peut-être pas fortuit, entre cette vénérable centenaire, qui vit disparaître presque tous les siens et ensevelit de ses mains affaiblies quatre de ses filles mortes au service du Christ, et un des drames que l’on va lire. Je veux parler de la dernière pièce du recueil, intitulée Sapience, où nous voyons une mère, courbée par les ans, creuser la tombe de ses trois filles, mortes pour la gloire de Jésus-Christ, et exhaler ensuite pieusement son âme dans une fervente prière.

[5] Voy. Annal. Quedlinburg., ap. Pertz., Monumenta Germaniæ, t. V, p. 46.—A toutes les autorités originales que j’allègue pour l’histoire du monastère de Gandersheim et de ses abbesses, il faut ajouter le livre de J. Chr. Harenberg, intitulé Historia ecclesiæ Gandersheim. diplomatica, Hannoveræ, 1734, qui les résume et les discute, malheureusement avec plus de prolixité que de jugement et de critique. Cet ouvrage de 1758 pages in-folio est destiné à former le supplément des Scriptores rer. Brunsv. de Leibnitz.