Quand la Française n’aura plus à supporter que la moitié du fardeau domestique, elle trouvera enfin le temps de penser qu’elle n’est pas une bête de somme, qu’elle doit exercer tous les attributs de personne humaine et s’occuper des intérêts généraux avec lesquels ses intérêts particuliers ont tant de corrélation.
Les femmes qui sont prises aux entrailles, quand elles entendent des humains crier—devant des terres où il suffirait de jeter quelques grains pour que de leurs flancs généreux sorte la nourriture—crier en face de colonies paradisiaques où les récoltes succèdent aux récoltes: «Je n’ai pas de travail! j’ai faim!» voudraient réprimer ce désordre social et assumer avec l’homme la souveraineté publique afin de pouvoir empêcher la nation de pâtir devant ces richesses inexploitées.
Malheureusement, les femmes sont en même temps que des dégradées civiques, des condamnées aux travaux forcés à perpétuité.
Les maris, sauf de rares exceptions, croient qu’une épouse est un petit bœuf donné par la nature et ils usent, ils abusent de son dévouement.
Si la réduction du labeur de l’homme ne devait pas diminuer pour la femme le surmenage improductif qui fait obstacle à son indépendance économique, les travailleuses qui peinent souvent dix-huit heures sur vingt-quatre seraient obligées de se liguer pour faire contre le travail supplémentaire du ménage qui ne leur rapporte rien, elles aussi, leur 1er mai.
En se croisant les bras comme eux, devant les travaux domestiques, les femmes imposeraient aux hommes, habitués à être constamment servis, des privations qui amèneraient vite leur égoïsme à accommodement.
Certes, la Française si vive, si active, ne recule pas devant l’ouvrage. Seulement, elle sait que l’amour, le dévouement, les qualités morales d’une femme, sont partout moins appréciés que ses charmes, et que, si elle est enlaidie par d’excessifs labeurs, son mari lui donnera une rivale plus fraîche. Aussi, pour conserver sa gentillesse et sa santé, c’est-à-dire, son bonheur en ménage, l’épouse s’insurgera, s’il le faut, contre l’attribution exclusive qui lui est faite, d’un travail supplémentaire exténuant.
Mais la femme sera-t-elle forcée de faire son 1er mai, pour éviter de perdre en se détériorant le cœur de son mari?
Ne serait-ce pas suffisant que ses conseillers à la Tribune et dans la presse disent à l’homme qui va distraire au cabaret ses heures de chômage, pendant que sa compagne continue la journée en se tuant de travail à la maison: «Puisque tu profites du bien-être domestique, fais ta part de besogne domestique comme au régiment».
Au régiment les hommes sont à tour de rôle astreints à la corvée de nettoyer la chambrée et à préparer «l’ordinaire»: pourquoi n’en serait-il pas de même au foyer?