Hubertine Auclert.
Le sexe masculin est incapable de bien légiférer pour les deux sexes.
Parce que les femmes ne sont ni électeurs, ni éligibles, les lois, mêmes faites pour elles, se tournent contre elles. Ainsi la loi sur la recherche de la paternité fait condamner à l’amende, à la prison, à l’interdiction de séjour, la fille mère qui n’a pas de preuves écrites de la coopération de celui qu’elle poursuit comme cocréateur de son enfant. Pour assurer aux hommes de n’être pas ennuyés par les femmes qu’ils rendent mères, cette loi force les femmes à recourir à l’infanticide: la charge d’un enfant étant au-dessus des ressources d’une fille-mère.
Pendant que des hommes graves clament que le pays se dépeuple, pendant que des politiciens se liguent pour augmenter la natalité, ce ne sont pas seulement celles qui n’ont pu devenir mères selon la formule édictée par le Code, qui risquent la vie pour empêcher un bébé de naître. Tous les jours, des épouses légitimes disent: «je ne peux pas avoir un nouvel enfant, je serais délaissée» et elles vont trouver l’opérateur, de chez lequel elles sortent non point toujours mortes, mais souvent estropiées.
Pourquoi cette rage de destruction d’embryons humains existe-t-elle dans un pays dont on prédit l’effacement pour cause de manque d’habitants?
Parce que les Français, barbares, laissent à la femme qui ne parvient pas à se suffire à elle-même, la charge d’élever les enfants communs.
Femmes mariées comme femmes célibataires ont la terreur de la maternité, parce que la maternité leur inflige, en plus de la souffrance, la gêne, la pauvreté, la noire misère.
Les Françaises n’auraient point cette terreur de la maternité, si elles pouvaient en participant à la législation, se donner des garanties. Les hommes législateurs ne proposent point de procurer la sérénité au sein maternel. On semble n’attacher aucune importance à ce que les Mères de la nation, détériorées par les souffrances physiques et morales, ne soient pas en état à donner le jour à des êtres assez forts pour supporter la vie. Quand on veut fabriquer un objet, on donne au moule qui doit l’exécuter la forme et la solidité nécessaires. Mais lorsqu’il s’agit de fabriquer des humains, on se dispense de prendre cette précaution élémentaire. On aime mieux créer des hôpitaux pour les malades que de donner aux génératrices la possibilité de mettre au monde des enfants robustes, sur lesquels n’aurait point de prise la maladie.
La nature qui ne demande pas à la femme son acquiescement à la maternité, lui impose la charge de l’enfant. La mère n’a qu’une garantie illusoire d’être aidée à élever l’enfant, puisque cette garantie repose sur le seul bon plaisir de l’homme. Chacun sait en effet, que l’amant se dérobe dès qu’apparaît la grossesse de son amie, et que de plus en plus nombreux sont les époux légitimes qui font la fête et se dispensent de remplir le devoir paternel. Dans l’intérêt de la nation et de l’espèce humaine, cet état de choses doit cesser. Il est plus que temps de régler la question relative aux rapports des sexes.
La mère qui assure la perpétuation de l’espèce doit être traitée comme le soldat qui assure la sécurité du territoire: c’est-à-dire, être logée, nourrie durant le temps de son service de mère.