On dit à la femme:—«Laisse les hommes tout régler, dans la commune et dans l’Etat. Puisque tu es mère, tu n’as pas le temps de sauvegarder tes intérêts en votant!» Mais jamais on ne dit à la veuve:—«Laisse les hommes t’approvisionner de tout. Puisque tu es mère, tu n’as pas le temps de pourvoir aux besoins de tes six enfants!»

Pour se dispenser d’aider la femme qui plie sous le fardeau de la maternité, la collectivité masculine, qui régit l’ordre social actuel, se décharge de tout sur le père même absent ou mort. C’est un moyen commode pour esquiver ses obligations, que d’imaginer que quelqu’un va les remplir. Qui se préoccupe des femmes qui restent, seules, chargées d’une nombreuse famille?

Tous les jours, des pères ayant une pleine maisonnée de petits enfants tombent d’un échafaudage, sont broyés dans un engrenage, tamponnés par un train, ensevelis dans une mine, empoisonnés dans une salle de dissection, ou foudroyés dans un laboratoire. Personne, cependant, ne s’en émeut. Et leurs veuves, pour avoir rempli le devoir social et trop contribué à la conservation de l’espèce, sont, si elles veulent empêcher de mourir de faim leur nichée, forcées de s’humilier à demander l’aumône. La société insouciante et imprévoyante, qui n’accorde qu’aux mâles l’ouvrage rétribué, n’a en aucune façon assuré l’existence de sa perpétuatrice, lorsque l’homme, chargé de pourvoir aux besoins familiaux, fait défaut.

Que le mari soit inexistant ou qu’il ait fui les charges sur ses bras accumulées, en abandonnant les êtres qu’il a appelés à la vie, la femme n’a contre la société, qui s’est faite garante de la responsabilité pécuniaire du père, aucun recours. Et, les philanthropes ne donnent pas à cette victime qui halète, écrasée sous la double obligation maternelle et paternelle, une aide pour gravir son calvaire, comme ils donnent aux chevaux un renfort, pour monter une côte. On plaint une bête, c’est de bon goût; mais ce serait réellement vulgaire de s’apitoyer sur une humaine.

En présence des veuves chargées d’enfants, la nécessité s’impose de ne plus faire dépendre du mari l’existence des siens. La mère doit tenir, non du hasard, qui lui donne un compagnon bon ou mauvais, fort ou faible, mais d’une indemnité certaine, assurée par l’impôt paternel, la possibilité de satisfaire la faim, jamais incertaine de ses petits.

XXIV
Les risques de la maternité

Si au lieu de n’être admises qu’à payer les impôts, les Françaises jouissaient de leurs droits de citoyennes et avaient des mandataires pour défendre leurs intérêts à la Chambre, les accidents du travail de la maternité auraient, d’abord, été appelés à recevoir des dédommagements. Car, que d’accidents mortels, que d’incapacités temporaires ou perpétuelles, le travail de la maternité occasionne! Interrogez les victimes des crises nerveuses, les estropiées, les alitées et tant de femmes qui ont perdu, avec l’agilité, la possibilité de se livrer à l’ouvrage habituel, beaucoup vous répondront: «Mon mal résulte des suites de couches».

Or, parce qu’elles ne sont pas représentées au Parlement, ces femmes qui ont subi des endommagements en accomplissant le plus important travail qui soit, puisqu’il assure la perpétuation de la race humaine, ne recevront aucune compensation. Elles vivront en une misère lamentable. Leur fierté devra s’humilier à solliciter le secours, quand elles ont droit à l’indemnité réparatrice.

De nombreuses femmes indifférentes à la politique ne se rendent pas compte que c’est uniquement parce qu’exclues de la politique, qu’elles sont tenues en dehors de la justice sociale. Fussent-elles victimes des plus préjudiciables accidents de la maternité, les femmes n’obtiendront pas de compensation, tant qu’elles n’ont personne à la Chambre pour réclamer ce qui leur est dû.

Les mères devenues infirmes en mettant au monde des humains, ne seront pas dédommagées comme l’ouvrier maçon qui se sera cassé le bras en tombant d’un échafaudage. On n’estime pas les immeubles que le maçon construit, autant que les êtres vivants appelés à la vie par les femmes, et sans l’existence desquels toutes les maisons deviendraient inutiles, puisqu’il n’y aurait personne à loger; seulement, le maçon vote et la femme n’est pas électeur.