Cette tolérance de tuer la femme donnée au mari par l’article 324 du Code pénal s’est tout naturellement propagée hors du mariage. Les amants croient qu’ils ont le droit d’agir ainsi que les maris. Aussitôt que leur compagne, qu’ils se font un jeu d’abandonner, parle de cesser la vie commune, ils courent sur elle le couteau à la main.
On décore du nom de crime passionnel, leur sauvage agression, et il leur suffit de dire «J’étais jaloux!» pour être acquittés.
Les peines dérisoires infligées aux amants et aux maris assassins permettent aux hommes de penser qu’ils ont le droit de vie et de mort sur les femmes.
Le sexe féminin ne serait point autant victime de violences, s’il ne se laissait pas tout de suite terroriser pas le sexe masculin.
Un jour un gros propriétaire, point méchant, mais qui, élevé à l’école de la brutalité, se croyait obligé de continuer son père, menaça sa femme de la battre. Déjà il avait sur elle la main levée quand, au lieu de s’effrayer, celle-ci saisit courageusement une forte canne et en donna de violents coups à son mari stupéfait. La leçon fut bonne; plus jamais le battu ne parla de battre.
On croit généralement que la brutalité masculine ne s’exerce que parmi les ouvriers. C’est une erreur. Des comtes, des marquis, des ministres autant que des charretiers injurient et frappent leurs femmes. Ils leur enfoncent à coup de talons de bottes, comme à la vicomtesse de T... leurs peignes dans la tête. Ils tirent dessus ainsi que sur des chiens enragés. Les divorces des riches ont très souvent pour cause les sévices du mari.
Quiconque n’a point pour les brutalisées de suprêmes apitoiements, n’a pas entendu, dans le silence de la nuit, les hurlements féroces d’un homme que la colère a rendu fou et, en même temps que les plaintes étranglées et les râlements de sa victime, les coups sourds semblables à ceux d’une porte que l’on brise, produits par un mari qui casse les reins à sa femme.
Les suppliciées qui ne succombent pas cachent leurs blessures. Elles étanchent loin des regards le sang de leurs plaies, attribuant à la maladie, l’obligation où elles sont de garder trois semaines le lit, après chaque accès de fureur maritale. Si le chirurgien vient réparer leurs membres brisés, elles affirment qu’elles ont été victimes d’un accident.
Quand on est trop chargée d’enfants, pour pouvoir divorcer, à quoi bon se plaindre?
Le nombre est grand des malheureuses mariées, ou non, qui vivent avec la pointe d’un couteau sur le sein gauche ou le canon d’un revolver sur le front. Tôt ou tard le couteau s’enfonce, l’arme part. Il n’est point de jours, où en France, un homme ne poignarde ou n’abatte à coups de pistolet une femme.