«Ceux qui seront peu fortunés ne se soucieront pas de s’imposer des sacrifices, en vue de faire avoir à leur fille cette récompense stérile—un diplôme d’honneur. Les parents se diront que le savoir crée des besoins et que si leur fille n’a pas la possibilité d’utiliser son savoir, elle sera en étant instruite, plus pauvre qu’en étant ignorante.

«Aussi longtemps que l’instruction ne sera pas pour la femme un moyen de ressources pécuniaires, les parents ne songeront pas à faire des sacrifices pour instruire leurs filles. Ils songeront à faire des sacrifices pour les doter. Parce qu’aussi longtemps que les femmes ne pourront acquérir qu’un savoir qui ne s’utilise pas, elles ne vaudront rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par l’argent qu’elles posséderont.

«Si le gouvernement masculin avait sérieusement voulu établir l’instruction secondaire des jeunes filles en France, il l’aurait rendue aussi facilement accessible que véritablement avantageuse.

«Au lieu de laisser en grande partie à l’initiative des départements la création des lycées de filles, il aurait voté deux milliards pour leur installation immédiate. Ces milliards, l’Etat eût-il dû les emprunter pour réparer le dommage causé aux femmes, que c’eût été encore une excellente spéculation.

«Mais au point de vue de l’économie budgétaire, la chose la plus logique était d’ouvrir aux jeunes filles les portes des lycées de jeunes gens, et de donner la direction de ces lycées mixtes aux professeurs des deux sexes.

«Les enfants en recevant dès l’enfance le même enseignement substantiel auraient échangé leurs qualités mutuelles. La nature rude de l’homme aurait emprunté quelque chose du caractère doux de la femme, la femme aurait emprunté à l’homme l’énergie qui manque à sa nature.

«Les enfants des deux sexes mis sur les mêmes bancs d’écoles seraient arrivés dans la vie camarades, la main dans la main, s’estimant, se respectant et non plus comme deux ennemis qu’ils sont aujourd’hui. D’une part, l’homme qui se fait un plaisir de tendre des pièges et des embûches à la femme, de l’autre, la femme qui est cuirassée de méfiance vis-à-vis de l’homme. L’enseignement identique aurait donné aux femmes et aux hommes, avec les idées et le savoir, le diplôme identique.

«Les femmes, ayant une fois conquis ce premier échelon, le diplôme de bachelier, auraient pu arriver aux professions libérales. Alors, les familles françaises, qui se préoccupent tant de l’avenir de leurs enfants, se seraient empressées d’envoyer leurs filles dans les lycées acquérir le savoir breveté, qu’elles auraient justement considéré comme un passeport pour traverser la vie, comme une assurance contre la mauvaise fortune, comme un capital inaliénable qui, utilisé, aurait pu leur procurer plus de revenus que les quelques milliers de francs qu’elles auraient pu leur constituer en dot.

«Les députés si désintéressés de tout ce qui regarde les femmes n’ont pas songé à cela, et ainsi la loi sur l’instruction secondaire des jeunes filles sera inefficace parce qu’il n’a pas été permis à une seule femme de prendre la parole dans un débat qui concernait absolument les femmes. Parce qu’il n’a pas été permis à une seule femme de dire cette chose simple: qu’un savoir que les femmes ne pourraient utiliser, ne tenterait ni les efforts des enfants, ni la volonté, ni la bourse des parents».

Hubertine Auclert, avait donc prévu ce qui devait arriver, puisque maintenant on veut réformer l’enseignement secondaire des jeunes filles: Le diplôme qui couronne les études de cet enseignement serait, après avoir été complété par un examen portant sur les sciences et le latin, assimilé à la première partie du baccalauréat. La seconde partie serait passée à la faculté dans les formes accoutumées.