Au moment où Hubertine Auclert se disposait à publier Les Femmes au gouvernail, la cause des femmes semblait entrer dans une phase de réalisation, qu’annonçait déjà la manifestation du Journal, organisant un vote féminin dans ses bureaux, à l’occasion des élections législatives de 1914, qu’elle avait approuvée, quoique ne la tenant pas pour décisive. Elle l’explique dans sa réponse au Journal qui lui avait demandé son opinion:

«Le Journal si bien renseigné, si bien documenté sur tout, a certainement vu dans mon livre Le vote des Femmes, et dans mon journal La Citoyenne, qui parut de 1881 à 1891, que je revendique depuis plus de 40 ans les droits politiques pour les françaises. C’est vous dire si je suis heureuse qu’un important organe parisien stimule mes efforts en accordant sa grande publicité à la propagande en faveur de l’affranchissement politique des femmes. Mais la manifestation qu’il organise, qui excite au plus haut point ma reconnaissance, ne sera pas une expérience décisive permettant de savoir si les femmes veulent voter; attendu, qu’il y aura peu de Françaises qui participeront à cette manifestation. De même que parmi les nombreuses femmes qui désirent coopérer au gouvernement de leur pays, il n’y a qu’un nombre infime qui le demande, il n’y aura parmi les nombreuses femmes qui veulent voter qu’un nombre restreint de femmes, qui enverront leur bulletin au journal.»

Elle disait vrai, puisque pour ce vote fictif 572.000 bulletins seulement parvinrent au journal.


En mars 1914, la maladie est venue lui ôter toute espérance de voir le succès du Féminisme pour lequel aucune peine, tant morale que physique, ne lui avait coûté. Elle s’en plaignait doucement.

La douleur de ceux qui l’on aimée est profonde, en pensant qu’elle n’a pas vu non plus, la révélation que les femmes ont faite de leurs aptitudes, et dont elle avait pressenti le rôle pendant la guerre qui nous menaçait, et qu’avec son esprit sagace elle voyait venir sûrement en lisant les apprêts formidables de l’Allemagne, qui ne trouvaient d’écho chez nous que par des appels au pacifisme!

Ce n’étaient pas seulement les armements toujours plus intensifs de notre ennemie ni son emprunt de guerre qui lui faisaient voir la guerre imminente. Déjà en 1887 elle avait prévu la guerre et son caractère d’extermination. Dans un article de la Citoyenne de mai 1887 elle écrivait:

«M. de Bismarck, las de nous voir mépriser ses provocations, a brutalement fait arrêter, ligoter et emprisonner à Metz un fonctionnaire français, M. Schnœbélé, commissaire spécial à la gare de Pagny-sur-Moselle. Cette scandaleuse violation du droit international a à un tel point indigné l’Europe, que le chancelier de fer a été devant l’unanime réprobation, forcé de crever son ballon d’essai.

«Mais il n’y a pas à s’y méprendre, ces escarmouches Bismarckiennes annoncent la guerre. D’ici peu, nous serons forcément obligés de défendre nos personnes et notre territoire.