La Loi défendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[B-marg.] de donner leur argent à usure aux Étrangers: s'acommodant en cela à leur naturel assez avide de biens, & au génie des promesses qu'elle faisoit à ses observateurs.
L'Évangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans distinction de ceux à qui ont en pourroit faire: il travaille aussi à tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous défendant d'atacher nôtre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le néant. Il nous tourne entiérement vers les biens du ciel. Il nous représente que nôtre ame est trop petite, pour pouvoir donner une égale aplication à deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez oposées, pour nous obliger souvent à des résolutions & à des démarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation des richesses coute mille inquiétudes, qui rongent le coeur, qui l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre, & très-faciles à aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque chose de plus que ce qui est uniquement nécessaire, l'Evangile ne veut pas que nous nous en défassions, [41] & qu'à l'exemple de quelques Philosophes [a] peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu, nous employions ce bien à réparer l'indigence des autres, soit par de purs dons, soit en prêtant à ceux qui dans le besoin ont recours à nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les maîtres de nos biens à l'exclusion de Dieu, qui étant le Pére de tous les hommes, & le Maître de tout ce qu'ils ont, nous a établis dispensateurs de ses biens, plutôt que véritables possesseurs. Mais quoique par cette raison, il eût droit d'exiger de nous purement & simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y inviter par la déclaration qu'il nous fait, qu'une grâce bien placée nous assure des trésors que les Voleurs ne pourront nous enlever, & dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des exemples d'une libéralité sincére & pleine de charité, les premiers Chrétiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il pas, en éfet, à voir la promptitude [Rom. XV. 25. 26] de ceux de Macédoine & d'Achaïe à soulager la pauvreté de ceux de la Palestine, qu'ils n'étoient tous qu'une même Famille dispersée par tout l'Univers?
Note 41:[ (retour) ] Et qu'à l'exemple de quelques Philosophes. Ces Philosophes sont Aristippe & Cratès.
Note a:[ (retour) ] Ainsi Démocrite, au rapport de Sénèque & de Cicéron, laissa ses Terres incultes, négligea son Patrimoine, regardant les biens de l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses de la Terre étoit un obstacle à la Philosophie. TRAD. DE PAR.
Mais comme ce seroit peu d'avoir réglé l'extérieur si on laissoit le coeur dans toute sa liberté, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer quel doit être le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que l'espérance du réciproque ou de la réputation, en ôte tout le prix; & qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son amour en a été le motif, & sa gloire, la derniére fin. Elle prend soin de renverser tous les prétextes dont l'amour du bien colore une épargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de libéralité, & de se dérober par là les secours dont la vieillesse a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle prévient tous ces prétextes, en promettant que Dieu aura des bontez toutes particuliéres pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajoûte même le raisonnement à la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes & des fleurs, qu'elle veut bien même orner & embellir. Elle nous oblige à penser que Dieu étant si bon & si puissant, nous lui ferions outrage, si nous ne nous fiions à lui, qu'à proportion des gages présens & visibles qu'il nous donne de son amour.
Dans les Loix qui réglent le serment.
XV. Enfin les autres Loix défendent sévérement le parjure. Les Loix de l'Évangile défendent le serment même, excepté quand il est d'une absolue nécessité: outre qu'elles nous forment à une habitude si [Matth. V. 33-37.] constante de dire la vérité, que les ocasions d'être réduit à faire serment, deviennent par là extrêmement rares.
Perfection de la Morale Évangélique
XVI. En général on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs & de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine évangélique, comme émané de Dieu même. On y trouve des Préceptes sur la modestie, sur la tempérance, sur la bonté, & sur l'honnêteté des moeurs. On y aprend les devoirs réciproques des Magistrats & des Peuples; des Péres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la condamnation de certains défauts, sur lesquels la plûpart des Grecs & des Romains se sont fait illusion à eux-mêmes par les beaux noms qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel éclat de Grandeur qu'ils y apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrégé de tous les Préceptes, plein de sens dans sa briéveté, & qui porte que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains autant que nous-mêmes; ou, ce qui revient à un, [42] que nous leur devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.
Note 42:[ (retour) ] Que nous leur devons faire. L'Empereur Alex Sévére louoit fort cette Loi.