Objection tirée de la diversité de sentimens qui est parmi les Chrétiens.
XVII. Quelqu'un objectera peut-être contre l'excellence de la Doctrine Chrétienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversité d'opinions qui partage les Chrétiens, & qui les divise même en tant de Sectes diférentes.
La Réponse est aisée. Il n'arrive en cela à la Religion Chrétienne que ce qui arrive à tous les Arts, & à toutes les Sciences humaines. Ce malheur si général est un éfet de la foiblesse de l'esprit de l'Homme, ou des préjugez qui lui ôtent la liberté de juger sainement des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon, qu'elles ne vont que jusqu'à un certain point, au de-là duquel il y a des véritez dont tout le monde convient, & qui répandent même des lumiéres sur les Articles contestez. Dans les Mathématiques on dispute sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par exemple, que si de choses égales on en ôte des portions égales, ce qui demeure est égal. On pourroit faire voir la même chose dans la Physique, dans la Médecine, & dans les autres Sciences. De même, la diversité de sentimens qui régne parmi les Chrétiens, n'empêche pas qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est-à-dire, de ces Préceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du Christianisme. Leur certitude paroît sur-tout, en ce que ceux qui par le principe d'une haine & d'une animosité mutuelle, cherchent toujours de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'à nier que ces Préceptes ne viennent de Jésus-Christ. Je n'en excepte pas même les Personnes déréglées, qui refusent de se conduire selon ces saintes maximes. Et en éfet il n'y auroit pas moins d'absurdité à nier que la doctrine Chrétienne procéde de Jésus-Christ, qu'il y en avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige est blanche, la vûe de tous les Peuples Chrétiens, & la lecture des Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus nouveaux, & de ceux même qui ont rendu témoignage à la Religion par une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens & d'expérience, qui anéantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On croit aisément sur le témoignage de Platon, de Xénophon, & des autres Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine de ce Philosophe, est véritablement sa doctrine. On ne doute pas que Zénon n'ait enseigné ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent. Quelle équité donc y auroit-il à former des doutes sur la validité du témoignage de tous les Chrétiens, touchant l'Auteur des enseignemens de leur Religion?
III. Avantage de la R. Ch. tiré de la maniére dont elle s'est établie.
XVIII. Le troisiéme avantage que nous avons remarqué dans la Religion Chrétienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la maniére dont elle a été enseignée, & dont elle s'est répandue dans le Monde. En quoi nous avons à considérer 1. Son Auteur. 2. Sa grande étendue. 3. La qualité de ceux qui l'ont prêchée. 4. Les dispositions de ceux qui l'embrassérent les premiers.
Où l'on considére 1. Son Auteur.
1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vérité est cachée dans un puits; que nôtre esprit n'est pas plus propre à soutenir l'éclat des Véritez divines, que les yeux des chouettes à soufrir les rayons du Soleil. Et à la faveur de ces belles maximes, ils diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre cela [43] il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait été souillée de quelques vices assez grossiers. Les uns étoient [44] de lâches adulateurs des Puissances souveraines. [45] Les autres avoient de criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres étoient d'une impudence si excessive, [46] qu'on les comparoit à des chiens: ce qui imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en général se portoient réciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs disputes continuelles, [47] & par leurs démêlez pleins de chaleur sur de simples mots, ou sur des choses très-légéres. [48] Leur indiférence pour le Service divin paroît en ce que, bien qu'ils crûssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Régle en fait de Religion la créance publique, ils adoroient par une prévarication criminelle, ceux qu'ils savoient très-bien n'avoir de Divinité que dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avançoient rien d'assuré sur les récompenses de la piété & de la vertu. Je n'en veux point d'autre preuve que les derniéres paroles de Socrate.
Note 43:[ (retour) ] Il n'y en a eu aucun &c. Socrate même, le plus irrépréhensible de tous, étoit extrémement colére, & ne pouvoit se modérer à cet égard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.
Note 44:[ (retour) ] De lâches adulateurs &c. comme Platon & Aristippe.
Note 45:[ (retour) ] Les autres avoient de criminelles liaisons &c. Platon, Aristote, Épicure, Aristippe, &c. Zénon Auteur de la Secte des Stoïciens alloit encore plus loin, & aimoit les garçons.