5. Objection Que ces Livres ont été corrompus.
XVI. 5. On objecte en cinquième lieu, que nos Livres sacrez ne sont pas tels qu'ils étoient dans le commencement. Il faut avouer qu'ils peuvent avoir eu, & qu'ils ont eu en éfet, le même sort que les autres Livres. C'est-à-dire que la négligence des Copistes, ou même leur fausse exactitude y a pu introduire quelques changemens, quelques omissions, & quelques additions de lettres, de syllabes & de mots. Mais il feroit injuste que cette diversité de copies, qui étoit inévitable dans un si grand nombre de siécles, fît douter de l'autorité de ces Livres. Ce que l'on fait ordinairement en pareil cas, & avec beaucoup de raison, c'est de choisir entre toutes les copies, celles qui sont les plus anciennes, & dont il y a le plus. Mais on ne prouvera jamais qu'elles ayent toutes été corrompues, ou par la malice des hommes, ou de quelque autre maniére que ce puisse être, & cela, dans les Dogmes, ou dans les Points considérables de l'Histoire. Cela ne se peut justifier, ni par aucun Acte authentique, ni par le témoignage d'aucun Auteur contemporain. Et si, long tems après, cela fut reproché aux Chrétiens par leurs ennemis mortels, cela doit passer pour une injure que la passion leur suggéroit, plutôt que pour un témoignage valable.
Cette réponse pourroit sufire, puis que c'est à ceux qui font de ces sortes d'objections, sur tout lors qu'il s'agit de Livres qui ont pour eux l'avantage d'une longue durée, & d'une autorité reconnue par tout, c'est, dis-je, à ceux qui les ataquent par cet endroit là, à prouver ce qu'ils avancent. Cependant afin de mieux faire sentir le peu de fondement de cette dificulté, nous allons prouver que ce qu'ils nous objectent, n'est ni véritable ni possible.
I. Nous avons déjà fait voir que ces Livres ont été composez par ceux dont ils portent le nom; donc ils ne sont pas suposez. Mais, au moins, n'est-il pas arrivé quelque changement à une partie de ces Livres? Non: car puis que les auteurs d'un tel changement auroient dû se proposer en cela quelque but, on devroit remarquer, une diférence assez grande entre les Livres qu'ils auroient ou ajoûtez ou substituez à d'autres, & ceux ausquels ils n'auroient pas touché. Or c'est ce qui ne se voit en aucun de ces Écrits, qui au contraire ont entr'eux un raport admirable. II. Il ne faut pas douter que dès qu'un Apôtre ou un homme Apostolique publioit quelque Livre, la piété, & le désir de conserver les Véritez salutaires, & de les faire passer entre les mains de la Postérité, n'ayent porté les Chrétiens à en multiplier les copies avec toute la diligence possible, & que ces copies ne se soient ensuite répandues dans l'Europe, dans l'Asie, & dans l'Égypte; car dans toutes ces parties il y avoit des Chrétiens, & la Langue Gréque y étoit connue. On a même conservé quelques Originaux jusques à la fin du second siécle, comme nous l'avons déjà remarqué. Or il étoit impossible que des Livres dont on a tiré tant de copies, & qui ont été conservez par la vigilance des Particuliers & des Églises, courussent même le risque d'être falsifiez. III. Dans les siécles immédiatement suivans, ces Livres furent traduits en Syriaque, en Éthiopien, en Arabe, & en Latin. Ces Versions subsistent encore aujourd'hui & ne diférent de l'Original Grec en rien qui soit de quelque importance. IV. Nous avons les Écrits de ceux qui ont été instruits ou par les Apôtres ou par leurs Disciples, & dans ces Écrits on lit quantité de passages citez au même sens où ils sont dans les Livres du Nouveau Testament. V. Ceux qui avoient le plus d'autorité dans l'Eglise des premiers siécles, n'en auroient jamais eu assez pour faire recevoir quelques changements dans l'Écriture; comme il paroît par la liberté que S. Irénée, S. Cyprien, & Tertullien ont prise de s'oposer quelquefois à ceux qui tenoient le premier rang. VI. Depuis ces premiers tems il s'est trouvé plusieurs personnes fort savantes & d'un esprit fort juste, qui, en suite d'un examen très-particulier, ont reconnu que ces Livres étoient demeurez dans leur premiére pureté. VII. On peut encore apliquer ici ce que nous disions tantôt, que de la maniére dont les diverses Sectes du Christianisme s'en sont servies, il paroît qu'elles les avoient tout tels qu'ils sont aujourd'hui. J'excepte, encore une fois, celles qui ne regardoient pas le Dieu des Juifs comme Créateur du Monde, ou qui ne reconnoissoient pas que Jésus-Christ eût donné une Loi qui dût abolir une partie de celles de Moyse. VIII. Ajoûtons à tout cela, que si quelques-unes eussent eu la témérité de changer quelque chose dans le Nouveau Testament, on n'eût pas manqué de se récrier contr'eux, comme contre des faussaires. IX. Toutes les Sectes tiroient de ces Écrits des arguments en leur faveur contre celles qui leur étoient oposées: ce qui fait voir qu'aucune n'a jamais osé entreprendre de les changer pour les ajuster avec ses sentimens. X. Enfin, nous pouvons dire ici des principaux endroits de nos Livres, ce que nous avons dit des Livres entiers: c'est qu'il n'étoit nullement convenable à la Providence divine de permettre que tant de milliers d'hommes, qui ne se proposoient que d'avancer dans la piété, & de faire leur salut, fussent engagez dans une erreur dont il ne leur eût pas été possible de se défendre.
Nous n'en dirons pas davantage pour la défense des Livres du Nouveau Testament. Nous croyons les avoir assez munis contre la Chicane, & avoir ainsi démontré que ce sont là les véritables sources d'où l'on doit puiser la Religion Chrétienne. Mais parce que ces sources, toutes sufisantes qu'elles peuvent être, ne sont pas les seules que nous ayons, & qu'il a plu à Dieu de nous mettre entre les mains les Livres qui servent de fondement à la Religion Judaïque, qui fut autrefois véritable, & qui fait aujourd'hui l'une des grandes preuves du Christianisme, il est à propos que nous fassions voir la certitude de ces Livres.
Preuves de l'autorité des Livres du V. T.
XVII. Qu'ils ayent été écrits par les Auteurs dont ils portent le nom, c'est ce qui se prouve par les mêmes raisons, sur lesquelles nous avons établi la même chose à l'égard des Livres du Nouveau Testament. Or ces Auteurs ont été ou des Prophétes, ou des personnes très-dignes de foi; tel que fut par exemple Esdras, qui comme l'on croit, ramassa les Livres du vieux Testament en un seul Volume, dans le tems que les Prophétes Aggée, Malachie, & Zacharie vivoient encore. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit dans le premier Livre à l'avantage de Moyse; je dirai seulement que l'Histoire sacrée des tems suivans se confirme, aussi bien que celle de Moyse, par des témoignages tirez des Auteurs Payens. [18]Les Annales des Phéniciens faisoient mention de David & de Salomon & de leurs Alliances avec les Tyriens. [19]Bérose a parlé de Nabuchodonosor, [20] & des autres Rois des Chaldéens, dont les noms se trouvent dans l'Écriture. Le Roi d'Égypte [21]Vaphrès, est l'Apriès d'Hérodote [22]Cyrus & ses Successeurs [23]jusqu'à Darius Codomanus, remplissent les Livres des Auteurs Grecs. Joséphe dans ce qu'il a écrit contre Appion, en cite un grand nombre sur plusieurs Points de l'Histoire des Juifs, & nous avons entendu sur le même sujet les témoignages de Strabon & de Trogus. Les Chrétiens n'ont pas le moindre sujet de douter de la divinité des Livres du Vieux Testament, puis qu'à peine y en a-t-il un dont il n'y ait quelque passage dans ceux du Nouveau. Et comme Jésus-Christ, Christ, qui a censuré en mille choses les Docteurs de la Loi & les Pharisiens de son tems, ne les a jamais acusé d'avoir falsifié les Livres de Moyse & des Prophétes, ou de n'avoir que des Livres suposez ou corrompus; il est visible que ceux qui se lisoient de son tems étoient les mêmes que ceux que Moyse & les Prophétes avoient composez. Mais peut-être ont-ils été corrompus depuis Jésus-Christ dans des endroits importans. C'est ce qu'on ne sauroit prouver, & c'est même ce qui paroît tout à fait incroyable. Les Juifs, dépositaires de ces Livres, étoient répandus presque par toute la Terre. On sait que dès le commencement des malheurs de ce Peuple, dix de ses Tribus furent transportées dans la Médie par les Assyriens: Que quelque temps après les deux autres furent amenées captives en Babylone: Que de ces deux il y eut quantité de personnes qui ne voulurent pas profiter de la liberté que Cyrus donna aux juifs de retourner dans leur païs, & qui aimérent mieux s'arrêter dans ces terres étrangéres: Que les Macédoniens atirérent un grand nombre de juifs[24] à Alexandrie par les grands avantages, qu'ils leur y firent trouver: Que la cruauté d'Antiochus, les troubles domestiques causez par les Asmonéens, les Guerres de Pompée & de Sossius, en obligérent plusieurs à chercher ailleurs des habitations plus tranquilles: Que cette Nation remplissoit[25] la Province de Cyréne, les villes de l'Asie, de la Macédoine, de la Lycaonie, les Iles de Cypre, de Créte, & d'autres: Qu'enfin la Ville de Rome en étoit pleine, comme il paroît par ce qu'en ont dit Horace, Juvénal, & Martial. Or peut-on concevoir que les Juifs étant divisez en tant de corps si éloignez les uns des autres, eussent pu se laisser surprendre par des supositions de Livres & par des changemens de quelque importance, ou conspirer unanimement à falsifier l'Écriture?
Note 18:[ (retour) ]
Les Annales des Phéniciens &c. Voyez Joséphe Antiq. Jud. liv. VIII. ch. 2. où il en cite quelques passages. Il ajoûte que si quelqu'un veut avoir copie des Lettres que Salomon & Irom se sont écrites, il n'a qu'à s'adresser aux Gardiens des Archives de Tyr. Il cite aussi liv. VII. ch. 9. ce passage tiré de Nicolas de Damas, liv. XV. «Long tems après, le plus puissant de tous les Princes de ce païs, nommé Adad, régnoit en Damas, & dans toute la Syrie, excepté la Phénicie. Il entra en guerre avec David, Roi des Juifs, & après divers combats, fut vaincu par lui dans une grande Bataille qui se donna auprès de l'Euphrate, où il fit des actions dignes d'un grand Capitaine, & d'un grand Roi. Après la mort de ce Prince, ses Descendans, qui portoient tous son nom, de même que les Ptolomées en Égypte, régnérent jusqu'à la dixième génération, & ne succédérent pas moins à sa gloire qu'à sa Couronne. Le troisiéme d'entr'eux qui fut le plus illustre de tous, voulant vanger la perte qu'avoit fait son Ayeul, ataqua les Juifs sous le Régne du Roi Achab; & ravagea tout le païs des environs de Samarie.» La premiére partie de cette histoire se lit II. Samuel, VIII. 5. Le seconde I. Rois. XX. C'est cet Adad que Justin, après Trogue-Pompée, apelle Adofis. Joséphe liv. VIII. ch. II. cite ce passage de l'hist. Phénicienne de Dius. «Le Roi Abibal étant mort, Irom son fils lui succéda, [j] acrut les villes de son Royaume qui étoient du côté de l'Orient, de beaucoup celle de Tyr, & par le moyen des grandes chaussées qu'il fit, y joignit le Temple de Jupiter Olympien, & l'enrichit de plusieurs ouvrages d'or. Il fit couper sur le mont Liban, des forêts pour l'édification des Temples, & l'on tient que Salomon Roi de Jérusalem lui envoya quelques énigmes, & lui manda que s'il ne les pouvoit expliquer, il lui payeroit une certaine somme; & qu'Irom confessant qu'il ne les entendoit pas, la lui paya. [k]Mais qu'Irom lui ayant depuis envoyé proposer d'autres énigmes par un nommé Abdémon, qu'il ne peut non plus expliquer, Salomon lui paya à son tour aussi de grandes sommes.» Dans le même chapitre l'Historien Juif produit ce passage de Ménandre Éphésien, qui, dit-il, a écrit les actions de plusieurs Rois tant Grecs que Barbares «Il succéda au Roi Abibal son pére & régna 34 ans. Il joignit à la ville de Tyr par une grande chaussée l'île d'Eurychore, & y consacra une[l] colomne d'or à l'honneur de Jupiter. Il fit couper sur le mont Liban quantité de bois de cédre pour couvrir des Temples, ruina les anciens & en bâtit de nouveaux à Hercule, & à la Déesse Astarte, dont il dédia le premier dans le mois de Péritheus, & l'autre, lors qu'il marchoit avec son Armée contre les Tyriens, pour les obliger, comme il fit, à s'aquiter du tribut qu'ils lui devoient & qu'ils refusoient de lui payer. Un de ses Sujets, nommé Abdémon, quoi qu'il fût encore jeune, expliquoit les énigmes que Salomon lui envoyoit. [m]Or pour connoître combien il s'est passé de tems depuis ce Roi jusqu'à la construction de Carthage, on compte de cette sorte. Le successeur d'Irom fût:
1 Baleazar son fils qui régna 7 ans.
2 Abdastarte frére de Baleazar, 9 ans: les quatre fréres de sa nourrice, le tuérent en trahison.
3 L'ainé de ces 4 régna 12 ans.
4 Astartus frére de Déléastartus 12 ans.
5 Azerim frére d'Astartus: 9 ans. Il fut tué par son frére.
6 Péles qui régna 8 mois: il fut tué par..
7 Ithobalus Sacrificateur de la Déesse Astarte, lequel régna 32 ans.
8 Badezor frére d'Ithobalus 6 ans.
9 Margénus frére de Badezor 9 ans.
10 Pygmalion 47 ans: ce fut en la 7° année de son Régne que Didon sa soeur s'enfuit en Afrique, où elle bâtit Carthage dans la Libye. En suputant ces années, on voit que depuis le commencement d'Irom jusqu'à construction de cette fameuse Ville, il y a eu; 137 ans. Alexandre Polyhistor, Ménandre de Pergame, & Lætus dans son Histoire de Phénicie, ont aussi parlé d'Irom, & de Salomon son contemporain.
Joféphe Antiq. Jud; liv. IX. ch. 2. parlant d'Asaël, qui succéda à Adad I. Rois XIX. 15. dit que les Syriens le mettoient encore de son tems au nombre de leurs Divinitez, Liv. IX. ch. 14. il raporte ce passage de Ménandre d'Éphése, où il est parlé de la guerre que les Tyriens ont eue contre le même Salmanasar qui vainquit Samarie, & emmena les 10. Tribus captives, a II. Rois. XVII. 3, & XVIII. 9. «Eluleus régna 36 ans. Et les Cittiens s'étant révoltés, il alla contr'eux avec une flotte, & les réduisit sous son obéissance. Le Roi d'Assyrie envoya aussi une armée contr'eux, se rendit maître de toute la Phénicie, & ayant fait la paix s'en retourna en son païs. Et voilà, ajoûte Joséphe, ce que l'on trouve dans les Annales des Phéniciens touchant Salmanasar, Roi d'Assyrie.
Liv. X. ch. 1. Il nous aprend que Bérose a fait mention de Sennachérib dans l'Hist des Chaldéens: qu'il a dit de lui qu'il étoit Roi des Assyriens, & qu'il avoit fait la guerre dans toute l'Asie & dans l'Égypte. Hérodote liv. II. en a aussi parlé.
Liv C. ch. 3. Il dit que Bérose a aussi parlé de Balad, ou Baladan, Roi des Babyloniens, dont il est fait mention II. Rois XX. 12. Es. XXXIX.
Hérodote liv. II. Nécos en étant venu aux mains avec les Syriens dans la campagne de Magdolon, remporta la victoire. Par les Syriens il entend les Juifs, qu'il n'appelle jamais autrement. Or c'est cette même bataille de II. Chron. XXXV. 22.
Note j:[ (retour) ] Mr. Arnaud n'a pas le sens du Grec. Le voici: il fortifia la Ville (de Tyr.) du côté de l'Orient.
Note k:[ (retour) ]Mr. Arnaud s'est encore ici écarté de l'Original: Car c'est ainsi qu'il porte, «Mais qu'un Tyrien nommé Abdémon ayant expliqué celles que Salomon avoit proposées en proposa aussi quelques-unes, dont Salomon n'ayant pu deviner le sens, paya à son tour de grandes sommes à Irom.