C’est pourtant à cette minute que nous causons le plus volontiers, nos méhara, trottant à l’amble, côte à côte.

La distraction du matin, c’est, au passage des dunes, de déchiffrer sur le sol les empreintes de la nuit. Nous nommons maintenant toutes les bêtes qui ont laissé leurs traces sur cette page lisse : l’outarde la sème de fleurs de lys ; la vipère à cornes y dessine un ruban qui serpente ; le sautillement de la gerboise la perce de trous réguliers à l’emporte-pièce ; les chacals, les porcs-épics, les gazelles tracent de grands « huit », des chiffres fantastiques qui, tout d’un coup, s’enfuient, vont se perdre dans la direction des broussailles ; — toute la vie du sable est écrite dans ces empreintes : guerre, chasse, amour.

Vers huit heures, la chaleur est déjà ardente. On commence à se hausser sur sa selle pour voir si l’on n’aperçoit pas, en relief, sur la plaine, la petite flaque d’ombre où l’on pourra s’asseoir. Ce plein soleil nous scelle la bouche comme font les profondes ténèbres. Et, pendant des lieues, notre pensée oisive reste suspendue au rythme de la petite cloche que nos montures balancent à leur cou.

C’est ici la minute splendide du jour que tous les peintres ont cherché à fixer sur leurs toiles et qui éternellement leur échappera.

On ne peut pas plus enfermer l’atmosphère et le soleil du Sahara dans un cadre qu’y contenir la mer. C’est l’air, l’air tout seul qu’il faudrait peindre ; le ciel est trop haut, la terre ne compte pas. Elle se creuse, elle s’abîme sous les pas de l’homme, comme un gouffre. Autour, au-dessus, l’espace est formidable et vide. Il y a des gens qui ne peuvent entrer dans les cathédrales à cause du vertige : ils voient les colonnes fléchir, les voûtes descendre sur eux. Une angoisse pire écrase l’homme au seuil du Sahara. Il succombe sous le poids de la colonne d’air qui pèse sur ses épaules.

Colonne d’air et colonne de feu. Dans les flots de ce fleuve de jour qui submerge toute vie, roule un globe incandescent. Il embrase l’atmosphère, comme un fer rouge brûle l’eau où on le plonge. Il est l’ennemi et le roi de ces solitudes, le sultan nomade qui ne tolère nulle création sur le passage de sa razzia. Après l’air et les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer que la mort ; elle incendie les dunes comme une moisson.

Après qu’il s’est fait place nette, il recrée en illusions splendides les réalités qu’il a tuées. Sous le reflet de cette fournaise, le sol se colore de tons que l’aube n’a point mis dans le ciel. On croit marcher dans de l’aurore. Est-ce du rose ? Est-ce du bleu ? Le drine, les broussailles tordues qui, avant le lever du soleil, rampaient incolores et desséchées, se fleurissent de lilas. A leurs pieds, les mares de sable revêtent un éclat doux d’ors lavés. Aux lisières des tons où ces couleurs se fondent, s’épousent, ce sont des nacres saumonées, si savoureuses, si voisines de la chair, que le palais, tous les sens, s’émeuvent avec les yeux. Le tremblement de la chaleur fait de toutes ces notes une seule vibration, une seule onde. Et l’on s’y plonge avec une volupté de désespoir, un vertige d’amour inassouvissable pour la couleur que nulle forme ne soutient.

… Nous voyageons sans tente et c’est du hasard qu’on attend, chaque fois, l’ombre de la halte. D’abord, nous la trouvons au pied des gour. Ce sont des plateaux tabulaires de grès et d’argile rouge, taillés à pic comme des falaises, surgis du sol en masses carrées, et qui, de loin, semblent des silhouettes de villes fortifiées au-dessus d’une mer assoupie. Quand nous avons laissé cette région derrière nous, il faut s’en remettre à la grâce de Dieu. Nos guides connaissent toutes les petites taches d’ombre qui pendant l’ardeur du jour foncent la blancheur du sable. A Kert, c’est un bétoum, à Ogglat-ed-Debban, à Assi-el-Bahar, des pans de rochers, à Khobna, un gourbi élevé par des chameliers ; à Aïn-Goufafa, un trou taillé au sabre dans un fourré de palmiers ; ailleurs une touffe de drîne, un antre, jadis pratiqué par les fauves, une niche où des gazelles ont laissé leurs crottes musquées, et, dans le sable, leur vermine qui nous envahit.

Lorsqu’on touche à ces ports d’ombre, le soleil marque à peu près dix heures. Les chameaux se couchent ; et, impatients de dormir, nous préparons notre repas à la hâte.

Il a fallu abandonner toutes les conserves de viande. Le soleil les a touchées à travers leur cuirasse de fer-blanc. On ne trouve à l’ouverture que des graisses liquéfiées, où la viande tombe en miettes. Seuls, les légumes ont résisté à la chaleur : des petits pois, quelques asperges. Nous vivons exclusivement de lait que nous donnent des bergers rencontrés sur la route, autour des puits. Lait de chèvre, lait de chamelle. Il est presque toujours trait de la veille et suri dans les outres. De loin en loin, un coup de fusil heureux tue du gibier. Ainsi nous avons mangé plusieurs fois du gigot de gazelle. Avec cette chaleur, la chair se mortifie vite, la bête est mise en broche une heure après la mort. La saveur de la gazelle est très fine ; elle flotte entre celles du mouton domestique et de la venaison. Une fois, le petit sloughi qui nous accompagne casse les reins d’un lièvre ; un autre jour, nos guides attrapent un de ces animaux à la course.