Quand la broussaille manque pour cuire ces aliments, nous posons notre bouilloire sur du crottin de chameau sec. Il brûle comme de la tourbe. Impossible de faire comprendre à Cheikh qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas loger le sucre dans un sac où il ballotte pêle-mêle avec le vieux marc de café et nos souliers. A ce contact, sa blancheur se noircit comme du charbon ; quand on le fait fondre, il renvoie tout d’abord à la surface de nos tasses une couche de saletés inanalysables que nous écumons avec nos doigts. Ces quelques gorgées de café suffisent à nous soutenir, car l’appétit fait complètement défaut. Pour ma part, je suis resté jusqu’à trois jours de suite sans absorber aucun aliment solide. Nous trottions pendant ce temps-là à raison de douze ou treize heures de selle par jour, en deux étapes de chacune quarante kilomètres. Il n’y a que la privation prolongée de pain qui m’ait été pénible.

Le repas vite terminé, chacun s’étend dans un coin pour prendre un peu de repos. Il faut se hâter de dormir, car, à partir de midi, la chaleur devient si forte que le sommeil même est impossible. Une faiblesse glisse dans les membres, qui vous laisse affaissés pendant des heures, avec cette inquiétude qu’on a dans les poussées de fièvre, cette résignation de la chair à quelque chose qui évolue et dont il faut attendre patiemment la fin. D’un flanc sur l’autre, on se retourne sans trouver le repos. Malgré l’immobilité où l’on se tient, la sueur ruisselle sur le visage. Les quelques vêtements que l’on a conservés collent au corps, la toile même du lit de camp se mouille.

C’est que, lentement, depuis le matin, la chaleur monte, monte. A six heures, il y avait déjà près de quarante degrés au soleil ; autour de midi, notre thermomètre en a marqué jusqu’à cinquante-deux à l’ombre. A ce moment-là, au soleil, il ne faut toucher ni une pierre, ni une arme, ni une courroie ; on serait cruellement brûlé. Il est impossible de poser le pied sur le sable ; les chameaux eux-mêmes gémissent en y marchant.

Si on se soulève sur son lit et qu’on regarde la plaine, le spectacle est terrifiant. C’est fini de la musique de couleurs qui, le matin, ravissait les yeux. Les quelques lignes géométriques qui sont tout le dessin du paysage, le cercle d’horizon, les pans rectangulaires des gour, la fuite horizontale d’une dune, se sont effacées. La page est blanche, également blanche du haut en bas, de la marge de la terre à la marge du ciel. Non point du blanc neigeux des paysages d’Europe, mais d’un blanc fauve, le blanc roux des burnous sales, le blanc doré des marabouts, rechampis de chaux vive. Et toute cette blancheur tremble, ondule. Un voile de moire transparente est tendu du sol au ciel ; à travers, le paysage apparaît immobile comme un panorama lunaire. Et le silence double l’effroi de cette splendide désolation.

Il ne faut guère songer à remonter en selle avant cinq heures pour la deuxième étape qui dure jusqu’aux environs de minuit. On se protège alors comme on peut des rayons du soleil oblique ; les chameaux reposés allongent ; on avance vite. C’est pourtant en ces fins de journée que j’ai senti le plus fort la mélancolie du désert, l’épouvante de son immobilité.

Voilà une semaine qu’on marche ; on a encore des semaines de route à parcourir. Pourtant on a la sensation de demeurer le centre mobile d’un cercle qui se déplace. Le but marche avec vous du même pas ; c’est l’espace sans repère, le tête-à-tête avec l’infini.

Vous autres habitants de villes, vous avez sous les yeux tant d’œuvres admirables de l’homme, que vous vous méprenez sur son rôle. Vous ne vous apercevez pas qu’il a substitué sa création à la création, son œuvre à la nature. Comme il est le centre, la fin de ce qu’il a créé, vous imaginez qu’il est la fin, le centre de ce qui est. Sortez du décor élevé par un effort industrieux. Mettez-vous en contact direct avec la nature. La secousse de désillusion est violente, la révolte fougueuse, avant l’heure où l’on comprend, — où l’on accepte d’être un grain de sable comme les autres, sous le ciel indifférent, — où l’on sent la vanité de son effort, l’inutilité de sa pensée et de sa vie. Ce n’est pas dans le Koran que tous ces hommes à face bronzée ont lu la résignation souveraine, c’est dans le sable. La leçon que donne ici le soleil est impérieuse : peu de jours suffisent à l’apprendre, et elle s’achève dans un acte d’insondable humilité.

Quand on ne retirerait pas d’autre bénéfice d’une entrevue avec le désert, ce profit vaudrait le voyage. Ici on juge sa vie du dehors, on la voit dans la vraie lumière, et on se recueille. Lorsqu’est passée la première angoisse de l’effort inutile en face des choses démesurées, il y a une réaction salutaire. Le cœur sursaute ; on perçoit un devoir nouveau qui n’a ni panache, ni récompense triomphale, un devoir qui n’isole pas l’individu de la foule pour des ovations personnelles, un devoir qui vous laisse dans le rang, ouvrier anonyme d’une œuvre commune, et qui tout seul vaut qu’on vive…

Si j’ai peu souci de la cuisine, la soif me tourmente bien fort.