Nous avons acheté à Géryville des guerbas neuves. Ce sont des peaux de boucs, encore vertes, soigneusement recousues. Extérieurement, l’aspect de la guerba est répugnant : couverte de poils, gonflée d’eau qui ballotte, elle semble un chien noyé et remonté à la surface d’une mare. Le premier mouvement est de s’écrier :
— Jamais je ne boirai à cette charogne !
Cependant, au bout de deux heures de route, on vient mendier un peu de cette eau tant dédaignée : on la boit dans la tasse qui sert pour abreuver les chameaux. Elle est si terreuse que lorsqu’on la filtre entre le vase et les lèvres, à travers un pan de haïk, l’étoffe s’étoile d’une couche de boue. De plus, l’eau de guerba a un fort goût musqué, emprunté au cuir, qui ne cède pas à la cuisson, empoisonne le thé, le café, toutes les infusions. Au moment où elle vient d’être puisée, sa fraîcheur, qui saisit le palais, affaiblit un peu cette saveur écœurante. Mais quand il y a trois ou quatre jours que la provision d’eau ballotte sur le flanc d’un méhari, chauffée du matin au soir par le soleil, quand on vous la verse toute tiède, l’estomac proteste et se soulève. On a vite épuisé, dès le premier jour, tous les petits remèdes dont les gens qui boivent à leur souleur recommandent la pratique aux assoiffés : le caillou sur la langue, le bouton par les trous duquel on aspire l’air. Le plus sûr soulagement, c’est de prendre son mal en patience. Mais cette sagesse ne va pas jusqu’à chasser l’obsession. Malgré soi, on ne parle que de boissons fraîches, celles que l’on connaît, celles qu’on expérimentera. On y mêlera le champagne et le jus d’ananas ; surtout on y pilera de la glace. Oh ! beaucoup de glace !
Je ne conçois plus, pour ma part, que la question du « boire frais » ait tenu jusqu’ici si peu de place dans ma vie. Je me propose à mon retour en France de lui accorder toute l’attention qu’elle mérite. J’entourerai mes bouteilles de drap mouillé. Je vois ici, dans mon petit jardin de campagne, l’allée en courant d’air où j’exposerai mon vin sur une planchette. Et tout de même, je ferai balancer l’eau dans des seaux de toile, comme j’en ai vu la pratique à Aïn-Sefra, à Géryville, dans tous les postes où l’on nous a accueillis. Je suis surpris, presque honteux de constater que cette passion d’eau fraîche a tué en moi tout autre désir. Si les trois déesses comparaissaient devant mes yeux dans le costume du Jugement, je ne donnerais la pomme à aucune d’elles, je la croquerais à leur nez. Par cinquante-deux degrés de chaleur, l’amour est un luxe de repu ; le baiser de Vénus ne vaut pas un verre d’eau.
D’ordinaire, la nuit est tout à fait tombée quand nous arrivons aux points d’eau. Cheikh et Brahim les aperçoivent de loin, les méhara avant eux. Ils ont une façon de renifler l’air, de balancer la tête qui trahit leur impatience. Soudain, dans un creux, on aperçoit deux petites colonnes faites de boue et de pierres accumulées. Une poutrelle unit leurs sommets, porte la corde et la poulie ; un chemin qui part du pied du puits en ligne perpendiculaire indique la profondeur de la nappe d’eau. Ce petit sentier a été battu par les pieds des chameaux, que, pour puiser, on attelle à la corde de la poulie. Souvent, la nappe d’eau a plusieurs ouvertures ; à Aïn-Goufafa, j’en ai compté une dizaine ; autant de doubles colonnettes, autant d’abreuvoirs rudimentaires construits pour les bêtes de somme avec des pierres et de la boue. On y verse l’eau avec un seau de cuir, le délou, qui d’ordinaire appartient aux puits comme la corde. Presque toutes ces eaux sont salées, corrompues par des charognes et des décompositions de toutes sortes. Pourtant, au moment où le délou se renverse, où la gerbe d’eau se répand dans l’abreuvoir, il y a un mouvement irrésistible qui vous jette à genoux vers cette fraîcheur. Et je n’oublierai point cette nuit où, brûlé jusqu’au cœur, je n’ai pas eu la patience d’attendre mon tour, où je me suis étalé à plat ventre, pour boire dans l’empreinte des pieds de chameau. On venait de me conter l’histoire d’un homme que, dernièrement, on avait trouvé à cent mètres de ce puits, mort de soif. Il rampait sur la terre depuis une lieue. Si près du salut, il n’avait pas eu la force de pousser plus loin.
L’Arabe sait bien ce qu’il a voulu dire quand il a désigné l’eau par ce monosyllabe qui erre le premier sur la lèvre des nouveaux-nés, le dernier sur la lèvre des agonisants : Ma.
XII
Les sept villes du M’zab.
J’ai souvent rêvé dans mon enfance aux sept cités maudites sur qui tomba le feu du ciel. Il m’a semblé que je retrouvais leurs ruines lorsqu’au bout de la route de Metlili j’ai tout d’un coup découvert sur les bords de l’oued M’zab les sept villes des Beni : Ghardaïa, Melika, Ben-Izguen, Bou-Noura, El Ateuf, Guerrara, Berryan.