A cent dix ou cent vingt kilomètres de Laghouat, la charpente rocheuse de la Barbarie se redresse tout d’un coup dans une immense région de plateaux. A l’ouest, ce relèvement montagneux s’arrête à El Loua, dans un escarpement, qui court, du nord au sud, sur plus de cent kilomètres. A Metlili, où nous descendons cette échelle, un pied après l’autre, devant nos chameaux, nous dominons encore de deux cents mètres le bas fond de l’oued Loua.

Cette région de vallées enchevêtrées comme des fils de tissage fait songer à une mer tout à coup pétrifiée. De là le nom caractéristique de Chebka (filet) par lequel les nomades sahariens la désignent.

Vers le centre de la Chebka, un cirque de roches luisantes s’ouvre du nord-ouest et au sud-est par deux tranchées qui laissent passer l’oued M’zab. Le silence plane sur cette cuvette aride. Pas un arbre, pas un oiseau ; rien que des rochers gris sous un soleil implacable. Et pourtant, dans quelques plis de terrain, ce cirque renferme, en sept villes, une population de trente-cinq mille habitants.

Quand on arrive du côté de Metlili, c’est Ben-Izguen qui apparaît la première. Le ksar est bâti en amphithéâtre sur le rocher. Il s’appuie à un mur d’enceinte, en pierre, flanqué de créneaux et de bastions qu’un coup de canon ferait crouler, mais qui suffit à mettre Ben-Izguen à l’abri des nomades. Les maisons cubiques, tassées comme des alvéoles de ruche, étagent leurs terrasses jusqu’à la mosquée. Son minaret quadrangulaire domine l’amas des bâtisses. L’ensemble est gris, jaunâtre, triste avec la tache de quelques arcades blanchies à la chaux. Au pied de Ben-Izguen, des murs en torchis séparent quelques jardins. On y entend chanter les poulies de puits, où sont attelés des chameaux, des ânes et des nègres. Les pastèques y rampent à terre, à l’ombre d’un bouquet de palmier. Un cimetière les prolonge.

Sur chaque tombe sont enterrées, à mi-ventre, des poteries et des alcarazas. Presque tous ces vases sont crevés. Nos Chaamba seraient très disposés à jeter quelques pierres en passant. La vue de toutes ces fioles les fait rire à double rangée de dents blanches.

Aussi bien détestent-ils dans les M’zabites des musulmans schismatiques. Les Beni-M’zab appartiennent à la secte des Kharedjites, c’est-à-dire « ceux qui sont sortis de l’obéissance ».

Ce schisme date de loin : des guerres d’extermination qui, à la mort de Mahomet, dévastèrent le monde musulman. Les dissidents, vaincus par Ali, gendre du Prophète, se dispersèrent. C’est par ces réfugiés que les doctrines kharedjites furent prêchées aux populations berbères de l’Afrique septentrionale. Exaspérés de voir un peuple étranger s’établir sur leur sol, les Berbères musulmans accueillirent volontiers une foi religieuse qui leur permettait l’insurrection contre les conquérants.

Les M’zabites des sept villes sont les descendants de ces Berbères kharedjites. En l’an 971, ils étaient venus s’établir en plein désert au sud-ouest de Ouargla, loin des persécutions religieuses et des luttes politiques. Leur prospérité parut menaçante à leurs voisins ; on les chassa encore une fois. C’est alors qu’ils s’installèrent dans le Chebka, au lieu même qu’ils habitent aujourd’hui. Ce pays leur offrait toutes les conditions nécessaires à leur sécurité tant menacée, d’abord par son isolement absolu, puis par la ceinture d’aridité qui l’entoure.

Quand on vient de longer les murs de Ben-Izguen, c’est une surprise d’apercevoir, presque en même temps, l’une à droite, l’autre à gauche de l’oued, deux autres villes toutes pareilles : Melika et Ghardaïa. Entre les deux, isolé, plus haut que les minarets, se détache le fort français et son bordj.