L’importance stratégique et politique de Ghardaïa est considérable. C’est là qu’aboutissent toutes les affaires du Sud. Diplomatie cauteleuse et compliquée de sauvages retors, temporisateurs, pétris de dissimulation et de mensonge. Le colonel, commandant supérieur de Ghardaïa, est quotidiennement maître de la paix et de la guerre. Et l’on éprouve une joie patriotique à voir dans quelle main cette puissance est placée.
L’approche de Ghardaïa ménage une suite d’étonnements : c’est d’abord la vue d’une tapissière à deux chevaux qui roule du pied du bordj à Ben-Izguen. Un service de voitures publiques dans cette solitude ! A pareille distance de pays civilisé ! On se souvient des espaces interminables qu’on vient de franchir, des dunes traversées, des escaliers de roc descendus, et l’on se demande par quel miracle cette guimbarde à quatre roues est arrivée jusque-là. C’est la préface des surprises. Plus loin on lit en grandes lettres, au fronton d’une bâtisse en rez-de-chaussée, qui longe la pépinière :
ÉCOLE DES ARTS ET MÉTIERS
Plus loin encore, un M’zabite a ouvert pour la troupe un cabaret avec cette enseigne :
Au rendez-vous des amis
S’il n’y avait pas tant de nègres, tant de burnous, tant de chameaux sur la grand’route, on se croirait dans la banlieue parisienne, au pied des fortifications.
… Le lendemain de notre arrivée est jour de marché. Nos hôtes profitent gracieusement de cette circonstance pour me faire visiter en détail deux des villes. Et tout d’abord la fameuse carriole nous conduit jusqu’à Ben-Izguen.
C’est la cité sainte, la mieux construite, la plus propre, la plus riche des villes du M’zab. Nul étranger ne peut y passer la nuit. On dit tout bas que la sévérité de morale de Ben-Izguen est toute pharisaïque. C’est proprement le sépulcre blanchi qui abrite la pourriture.
Le caïd est venu nous attendre à la porte de sa ville. Il nous conduit au sommet d’une tour en pierres et en pisé qui domine tout le paysage. Les planchers des étages sont formés de troncs de palmiers recouverts de béton. Cette tour a sa légende. Au temps des guerres anciennes, Ben-Izguen allait tomber au pouvoir d’une troupe ennemie, quand un saint personnage obtint fort à propos l’assistance du ciel. Des ouvriers invisibles édifièrent la tour en une seule nuit. La ville lui dut son salut.