De la plate-forme de ce donjon, on a sur l’oued une vue admirable. Après avoir laissé traîner nos regards au loin, nous les ramenons sur la ville, à nos pieds, sur les terrasses des maisons. Sans doute, notre visite a été signalée, car elles sont désertes. Contre l’usage, pas une femme ne s’y montre. Celles qu’on rencontre dans les rues sont rigoureusement voilées. L’entre-bâillement de leur haïk découvre bien juste un seul œil. Encore beaucoup d’entre elles se détournent en nous apercevant pour faire face à la muraille.

C’est que le M’zabite ne plaisante point en matière de vertu féminine. La loi qui lui défend de se marier avec une étrangère ne permet point à la M’zabia qu’il a épousée de quitter la ville. L’infidélité conjugale est punie avec une extrême rigueur. La femme convaincue de péché est enfermée pendant trois mois dans une chambre dont on mure la porte. Par un trou pratiqué dans le toit, on jette tous les jours un morceau de galette et quelques dattes, — de quoi empêcher la prisonnière de mourir de faim.

En pratique, cette sévérité trouve dans la naïveté des maris m’zabites un correctif admirable : la coutume qui leur interdit d’emmener leurs femmes en voyage, ordonne en même temps de les laisser enceintes à la maison. Un bon M’zabite ne se met en route que lorsqu’il se croit en règle avec ce devoir. Il arrive pourtant que les enfants, en très grand nombre, naissent seize ou dix-huit mois après le départ du père. Ce retard n’étonne personne ; c’est une croyance respectée en pays musulman, même par les gens instruits, élevés dans nos écoles, que l’enfant peut dormir pendant des mois dans le sein de sa mère. Et ce ne sont point les femmes m’zabites qui chercheront à discréditer ce préjugé dans l’opinion de leurs maris.

Après la tour et le local de la Djemâa, c’est-à-dire de l’assemblée municipale, le caïd nous conduit dans sa propre maison. Selon la coutume du M’zab, il porte à la main la clef de son logis. Cet objet a au moins trente centimètres de longueur et pèse plusieurs kilogrammes. Il entre dans une serrure volumineuse adaptée à une porte très lourde, faite de troncs de palmiers grossièrement assemblés. La demeure, assez vaste et bien bâtie, n’a l’autre ouverture sur la ruelle que cette porte hermétiquement close. Toutes les pièces donnent sur la cour intérieure. Elles sont dépourvues de fenêtres et profondément obscures. Cette architecture est imposée par le climat : une maison doit avant tout mettre à l’abri du soleil et de la chaleur.

Dans les autres intérieurs que j’ai visités, je n’ai trouvé ni lit, mi table, ni chaises : des escabeaux en bois, des nattes en feuilles de palmier, des caissons informes, quelques djebiras pour caser l’argent et les papiers ; dans un coin, le métier à tisser les burnous. Mais le caïd possède des chaises, des verres, quelques bibelots qui semblent avoir été gagnés aux tourniquets de la foire de Neuilly. Ils sont entassés pêle-mêle avec des fers de chevaux suspendus, à titre de fétiches, et des armes touaregs.

Ce caïd est un homme fort intelligent. Il apprécie les bienfaits du protectorat français, il est dévoué au bureau arabe et, pour ce motif, suspect à ses administrés. Son libéralisme est tel qu’il nous laisse voir sa fille la face découverte.

Cette petite M’zabia approche de ses douze ans ; elle est mûre pour le mariage. Ses cheveux noirs que l’on tressera le jour des noces en un inextricable écheveau, sont encore peignés à la mode des petites filles, c’est-à-dire retroussés à la chinoise avec deux grosses boucles ramenées en avant sur les tempes. Une sorte de fleur d’or dont la forme est d’une marguerite tremble sur cet édifice de cheveux. La fillette a de plus des boucles d’oreilles en corail et en or, des bracelets de main et de pied en or et en argent. Son visage, ses bras nus, ses jambes, son cou découvert, ce qu’on aperçoit de sa gorge fraîche éclose dans le bâillement de la pièce d’étoffe, posée sur ses épaules comme une étole, mal fermée sur les hanches par une ceinture à paillettes, est du ton délicat de la cire vierge. L’antimoine allonge soigneusement l’ombre des cils ; quelques petites mouches de goudron posent sur le front et les joues ; du moins l’enfant ne s’en est point enduit le bout du nez, selon une mode ici fort répandue. Et par là, la grâce charmante de son visage est respectée.

Un des fils du caïd est élève des Pères blancs, les prêtres du cardinal Lavigerie. Ils possèdent à Ghardaïa une salle d’école. L’œuvre est bien française et l’autorité militaire la voit d’un bon œil.