— Nous serons heureux le jour où il nous sera permis d’élever l’âme de ces enfants après leur intelligence, de travailler pour le ciel, comme nous avons travaillé pour la France. A l’heure qu’il est, nous ne sommes que des maîtres d’école, qui ne mettons de prière ni au commencement de la classe, ni à la fin. Nous parlons de Dieu, nous ne nommons pas le Christ.

Et quand l’enfant fut parti, ils ont ajouté :

— Vous voyez ce petit-là : à présent il nous aime ; son esprit est plus ouvert que celui des enfants d’Europe, mais dans un an ou deux, son intelligence se nouera ; il appartiendra tout entier aux appétits qui commenceront de crier en lui ; il nous échappera tout à fait. Il faudra beaucoup de temps avant que les semences qu’on jette dans cette terre m’zabite germent et s’élèvent jusqu’au fruit.

Il m’a paru que les M’zabites qui fréquentent nos écoles ont surtout des dispositions pour les langues vivantes et pour le calcul. Tous parlent, outre leur idiome national, qui est proche parent du touareg, l’arabe et les patois berbères. Leurs livres de commerçants sont régulièrement tenus, à la française. Ils occupent la place d’honneur dans les boutiques, à côté des balances.

Le M’zab est le grand marché de tout l’extrême-Sud. C’est là qu’aboutissent, d’une part, les produits de l’industrie européenne ; de l’autre, les richesses du Sahara et du Soudan. Le Nord apporte des graines, des chevaux, des étoffes, de la poudre et des armes. Le Sud envoie des dattes, des laines tissées ou brutes, du henné, des dépouilles d’autruches, de l’ivoire, des peaux de félins, de la poudre d’or, surtout des esclaves noirs.

Le M’zabite est le banquier de tous les nomades du Sahara. Il les emploie comme simples commissionnaires ou comme entrepreneurs. Dans ce cas, il leur fait des avances d’argent et quand ils reviennent de course, il leur prend une partie de leurs marchandises pour se rembourser. Lui-même s’acquitte envers eux par des payements en nature : poudre, céréales, étoffes. Cette exploitation rapporte au M’zabite de gros intérêts. Il traite pourtant son client nomade avec plus de ménagement que ne fait le juif algérien, usurier de l’Arabe. La crainte pourrait bien être le motif de cette modération. Le M’zabite est vulnérable par bien des points : ses troupeaux qui paissent dans la Chebka sont à la merci des mécontents ; ses caravanes sillonnent le Sahara et, s’il se sent personnellement en sûreté, sous le feu de notre fort, il craint pour sa fortune qui voyage à dos de chameaux, à travers les sables.

A Ghardaïa et à Ben-Izguen, j’entre dans les bazars. Je passe derrière le comptoir du célèbre Ben-Titi, j’explore, de la cave au grenier, les établissements de ses confrères. A quelques détails près, c’est la boutique de notre mercier de village, où l’on débite, pêle-mêle, du calicot et de la chandelle, avec de la pommade et un peu de quincaillerie. Les M’zabites mettent en vente, dans leurs bazars, des cotonnades, de l’épicerie, de la vaisselle grossière, du fer fabriqué. Ils vendent de la garance achetée à Touggourt, du tabac du Souf, des burnous, des haïks fins du Djerid. Ils importent de Tunisie des ceintures rouges, des chechias, des turbans, des mouchoirs de soie et des cotonnades pour les femmes. J’ai constaté avec chagrin que tous ces objets, de fabrication européenne, étaient estampillés de marques anglaises. La métropole n’envoie presque rien par la route du M’zab à sa colonie du Sud.

Le marché de Ghardaïa est installé assez haut dans la ville, sur une grande place entourée de galeries. On étale à terre les graines, les charges de bois, les dattes, les laines, les tapis, les burnous, les haïks, le raisin et les pastèques, les tas de crottin de chameau séché pour le chauffage, les armes et les poteries du désert, entre les jambes des méhara et des ânes touaregs, splendides, hauts sur pattes, robés de gris, avec une croix très apparente, d’un beau noir, posée sur les épaules.

Autour de ces bêtes et de ces marchandises, une bousculade de gens vêtus de blanc. Le vêtement des M’zabites est d’une grande simplicité : il se compose d’une chemise en coton, sans manches, qui laisse le cou à découvert ; une pièce de laine unie entoure deux fois le corps, encadre le visage, une calotte rouge recouvre la tête. Les riches et les lettrés se distinguent par la blancheur éblouissante de leurs vêtements ; quelques-uns ajoutent à cette lingerie le luxe des chaussettes et des pantoufles en cuir de mouton. Ces chaussures jaunes sont, avec la calotte rouge, les robes en cotonnade bleue des petites filles et des négresses, les amulettes suspendues au cou des enfants et les gandoura des marmousets, les seules taches de couleur qui vibrent à travers l’essaim dense des mouches sur le fond poussiéreux du sol et des bâtisses.