Évidemment le caïd est inquiet. Mais son amour-propre lui défend de céder la place, et, une grande heure durant, nous restons assis, à côté l’un de l’autre, au milieu des gesticulations de l’entourage. Enfin, deux méhara débouchent sur la place ; c’est mon compagnon et son guide. Du premier coup d’œil, ils jugent l’accueil qu’on nous a fait.

— Fils de négresse ! s’écrie Brahim, qui, en bon Chaambi déteste ces gens de Temacin, métissés de sang noir.

Le caïd riposterait volontiers à l’injure, mais, s’il est plein de dédain pour les civils, les galons d’officier lui font peur. Et il s’éloigne sous le bâton levé sur sa tête, pour aller nous choisir une place d’ombre dans les jardins de l’oasis.

J’ai eu par la suite l’explication de ce singulier accueil et de cette réponse du caïd à nos cavaliers :

— L’officier dont vous me parlez commande à Ouargla ; moi je suis le maître ici.

Depuis El Hadjira jusqu’à Temacin, le pays est constitué en une sorte de fief ecclésiastique, apanage d’une confrérie musulmane, les Tidjaniya.

L’ordre est répandu à Fez, au Maroc, au Sénégal. A la fin du XVIIIe siècle, il avait son siège tout près de Laghouat, à Aïn-Mahdi. C’est là que réside le petit-fils du fondateur Sidi-Ahmet, et sa femme, fille d’un gendarme français, que Sidi-Ahmet épousa à Bordeaux après son insurrection, pendant une période d’internement. Comme ses voisins les Oulad-Sidi-Cheikh, le chef de la confrérie des Tidjaniya, ne songe nullement à édifier les croyants par ses vertus privées. Et la chronique algérienne assure que la fille du gendarme bordelais n’est traitée par son époux qu’en sultane favorite.

Si Mohamed-el-Aïd et Si Maamar, les chefs actuels de la zaouiya tidjaniyenne de Temacin, montrent plus de décence extérieure dans leur conduite. Ils sont sensés n’exercer sur le pays qu’un pouvoir spirituel, mais le caïd est de leurs parents et, par là, l’autorité administrative vient dans leurs mains. En bons diplomates, ils lâchent la bride à leur clientèle religieuse ; ils tolèrent son insolence, afin de se faire pardonner leur propre politesse envers les conquérants.

Les ménagements un peu imprudents dont les Tidjaniya sont l’objet de notre part ont d’anciennes excuses. Comme ils étaient en forts mauvais termes avec Abd-el-Kader, ils nous ont rendu à l’époque de la conquête des services politiques ; de même pendant la guerre de 1871, plus récemment lors de l’occupation de la Tunisie. Enfin ce sont encore eux qui se mirent autrefois à la disposition de M. Duveyrier, qui lui donnèrent le chapelet de leur ordre pour faciliter sa route périlleuse et permirent ainsi au savant voyageur de prolonger son séjour parmi les Touaregs du Nord.

Tels sont les souvenirs dont la zaouiya se réclame pour demander le maintien de son privilège. D’autre part, si les Tidjianiya de Temacin semblent bien disposés pour nous, leurs confrères du Sénégal sont nos ennemis déclarés et, si le couvent de Temacin a autrefois préparé l’exploration de M. Duveyrier, on ne saurait oublier qu’il fournit également des guides au colonel Flatters.