… On se souvient que l’expédition avait été organisée par un comité de personnes singulièrement honorables, diversement compétentes, mais qui, par malheur, étaient mal au courant des mœurs de la rouerie musulmane. Elles décidèrent de de s’ouvrir la route sous le patronage exclusif des « grandes influences religieuses ». Pour insister sur le caractère pacifique de la mission, on avait poussé le scrupule jusqu’à faire endosser des vêtements civils aux officiers qui y prenaient part.
En arrivant à Temacin, le colonel Flatters demanda des lettres de recommandation et un moqaddem (alias : un vicaire) qui l’accompagnerait jusqu’au bout. En échange de ce service, le colonel versait tout de suite au couvent une somme de 3,000 francs ; il en promettait 2,000 autres à son retour.
Le moqaddem que Temacin envoya se nommait Abd-el-Kader-ben-Merad. C’était un petit homme grêlé, très maigre, très pâle et parfaitement déguenillé. Quand, sur l’ordre du colonel, on lui demanda ce qu’il exigeait pour son service, il répondit avec des gestes pieux :
— Je ne veux rien… rien que prier en paix…
Jusqu’à Ouargla, la ferveur de sa dévotion ne se démentit pas un seul jour. Il semblait indifférent à tout ce qui n’était pas ses génuflexions, ses prosternements et ses psalmodies. Mais, à partir de Ouargla, c’était le désert qui commençait ; et le moqaddem, se découvrant soudain, le goût du confortable, envoya faire ses emplettes aux frais de la mission. Quand on se mit en route, Ben-Merad possédait un tapis de prière, un burnous neuf, des haïks de soie, un méhari, six chameaux de bât pour ses provisions, enfin, une tente pour lui tout seul, alors que les officiers habitaient deux à deux. La piété du moqaddem ne semblait pourtant pas s’être ralentie ; il ne sortait pas de sa tente. On l’y croyait absorbé dans ses prières.
Sur ces entrefaites, on constata que le rhum de la « popote » diminuait avec une rapidité inquiétante ; une surveillance fut organisée, et, le soir, par un trou de la tente, on aperçut le moqaddem qui se grisait abominablement en compagnie du cuisinier de la mission, un certain Abd-Allah, que l’on avait pris à Biskra, en passant dans un hôtel.
En dehors de ces libations, le moqaddem ne rendit aucun service. Quand on fut sur la route du retour, il avoua qu’il n’osait point retourner seul avec les Chaamba. Il était mal avec eux et craignait qu’on ne lui coupât la tête en chemin. Il accompagna donc le colonel jusqu’à Laghouat et il reçut les 2,000 francs promis à la zaouiya, plus les cadeaux personnels.
Quelques jours plus tard, on apprenait que le moqaddem venait de se faire arrêter à Bou-Saada, à la suite d’une partie par trop bruyante avec des danseuses Oulad-Naïl. Le scandale avait été si vif que, malgré son caractère religieux, Ben-Merad fut expulsé de la ville. Il lui restait encore quelque argent en poche et il s’empressa d’aller continuer à Biskra sa fête interrompue.
Dans cette dernière ville, les amis ne lui manquaient pas, car il avait longtemps fait partie du makhzen en qualité de cavalier. Il était en rupture de ban quand les Tidjianiya l’avaient ramassé à Touggourt, dans quelque café maure, et l’avaient moqaddemmisé pour se moquer de nous.
Abd-el-Kader-ben-Merad s’amusa si bruyamment à Biskra avec l’argent du colonel qu’il se fit expulser une seconde fois.