L’odyssée de ce farceur mérite d’être contée jusqu’au bout. Elle est merveilleusement caractéristique de la vie que mènent dans le Sud les gens madrés et remuants.
Comme il n’osait rentrer sans argent à Temacin, Ben-Merad passa la frontière. Au moment de la guerre de Tunisie, on le retrouve à Tozeur. Il est redevenu cavalier de Makhzen : très actif, très brave, très homme de poudre, prêt à tous les rôles, il se révèle aussi vaillant soldat qu’il avait été édifiant moqaddem. Un jour, dans une revue, on lui trouva deux médailles militaires sur la poitrine.
— Mon général, demanda-t-il, ne pourriez-vous pas me changer cela pour la Légion d’honneur ?
Vérification faite, Ben-Merad avait été, en effet, médaillé deux fois par erreur. Peut-être sa bravoure allait lui valoir le ruban rouge, lorsqu’il disparut brusquement à la suite d’une histoire fâcheuse.
La dernière fois qu’il a fait parler de lui, il était rentré dans la province de Constantine, à El Oued ; il y avait mérité la considération générale quand brusquement il sombra, encore une fois, dans une affaire louche. Depuis, sa trace est perdue.
L’aveuglement du colonel Flatters ne fut pas moins extraordinaire que l’audace de cet aventurier. Les fredaines de son moqaddem ne découragèrent pas le colonel de s’adresser encore à Temacin pour sa seconde expédition. Cette fois, on lui donna un aide de cuisine nègre, brave homme, convaincu, sans influence aucune, et que les Touaregs ne se firent pas faute d’égorger avec ses compagnons.
La zaouiya était prudente en n’exposant pas les siens ; son influence est toute locale. Les principes libéraux qui sont la base de sa doctrine, ne peuvent entrer dans l’esprit populaire. N’admet-elle pas que « le droit suit le droit », que « tout ce qui existe est aimé de Dieu », que « l’infidèle (kafer) est compris dans cet amour aussi bien que le croyant » ? Ce n’est évidemment ni à la Mecque, ni auprès des clients de Bou-Amama, ni en pays touareg qu’une pareille doctrine a chance de s’épanouir. Et je connais des politiciens sans entrailles qui considèrent comme un anachronisme les ménagements accordés à la zaouiya en échange d’une influence libérale qu’elle n’exerce que de nom.
… Le siroco nous a souvent fait cortège des journées, des nuits entières, exaspérant nos nerfs, obstacle à tout repos. Mais, nulle part, nous n’avons essuyé de tempête pareille au coup de simoun qui nous guettait à la sortie de Blidet-Ameur.
A cinq heures du soir, au moment même où nous quittions l’oasis, les premiers éclairs commençaient de rayer le ciel. En toute autre circonstance nous serions descendus de selle pour attendre la fin de l’ouragan, mais la réception qu’on nous a faite ce matin nous oblige à montrer de la crânerie. Et nous opérons une belle sortie sous les yeux de la population.